Bouchera Azzouz

Profession : Réalisatrice / Militante féministe
Nationalité : Française
Formation : Autodidacte / Formation TF1
Date & lieu de l’entretien :
15 Janvier 2025 – En ligne
Interviewée par:
Delphine Letort & Abderrahmene Karim Bourenane
Abderrahmene Karim Bourenane : Bonjour Bouchera. La première question que l’on pose aux réalisatrices est de se présenter et de nous raconter leur parcours. Comment es-tu arrivée à faire des films ?
Bouchera Azzouz : En fait, je suis arrivée à faire des films en me perdant sur le chemin de ma vie. En principe, j’aurais dû suivre un chemin assez tracé jusqu’au moment où, comme il arrive en dramaturgie, un incident déclencheur est venu percuter ma trajectoire et m’a emmené sur des sentiers inattendus qui ne correspondent pas à ta zone de confort. C’est une hospitalisation longue d’un mois, enceinte de ma deuxième fille, qui a été le point de bascule. Le fait de me retrouver tout d’un coup mise de côté m’a fait prendre un peu de recul. Comme je le décris dans mon livre Fille de Daronne, c’est la première fois de ma vie que j’ai un mois pour moi.
Je me suis toujours occupée de tout le monde, j’ai toujours une vie au service des autres et c’était la première fois où je me retrouvai face à moi-même, dans un moment assez difficile car j’étais en menace d’accouchement prématuré. Pendant un mois, on a tout fait pour que je ne perde pas mon enfant, mais finalement ma fille est née et elle est décédée un mois plus tard. Cet événement a tout remis en question, et tout d’abord mon lien à ma mère, sur lequel je n’avais jamais vraiment réfléchi.
Cet événement m’a percutée, d’autant plus que j’avais eu un garçon et que là, c’était ma première fille. Cela m’a conduit à remettre en question une transmission de traditions, d’une culture, d’une manière d’être et d’élever. Ma fille était née en 2001 et l’année suivante, c’était la naissance du mouvement «Ni putes ni soumises ».
Mon cousin était fer de lance de cette association. Au moment où moi je m’interrogeais sur moi, ce mouvement de filles qui sont de ma génération ou un peu plus jeunes vient poser politiquement la double question de l’égalité citoyenne et de l’égalité femmes-hommes à partir d’une critique un peu radicale de la ghettoïsation des quartiers populaires. Et donc voilà, ces deux choses vont me percuter au même moment dans une espèce de conjoncture de temps. C’est quoi d’être une fille issue des quartiers populaires de cette immigration postcoloniale ? D’être cette première génération qui va devoir écrire cette page blanche ? Voilà comment ma réflexion va naître.
Avant d’être une réalisatrice, je suis d’abord quelqu’un qui va se poser des questions sur sa condition et par extension, sur toute cette trajectoire spécifique de l’immigration croisée à la question des classes populaires dans des quartiers populaires. Pendant les cinq ans qui suivent la naissance de mes troisième et quatrième enfants, je suis focalisée sur ma vie de famille, ma vie de daronne. Ce cousin me fait un peu réfléchir parce qu’il comprend aussi que je suis en pleine mutation et il me demande de lui faire des notes de synthèse, de lire des rapports, d’écrire des tribunes, etc. Et du coup, tout cela va nourrir ma réflexion personnelle.
En 2007, je deviens la Secrétaire générale du mouvement alors que je ne suis ni féministe, ni militante. Je suis juste quelqu’un qui se perd dans ses réflexions et qui prend les choses comme elles viennent. Entre 2007 et 2009, commence la réflexion de ce qui va donner plus tard le féminisme populaire. À partir du moment où j’ai vraiment posé les fondements de cette pensée-là, je réfléchis stratégiquement à comment donner forme à la pensée du féminisme populaire. J’étais en train d’écrire un livre qui s’appelait Les femmes de ma vie et, par un concours de circonstances, je suis formée pendant un an à l’écriture scénaristique à TF1. Je vais transformer l’écriture de ce livre en mon premier documentaire, Nos mères nos daronnes (2014) dans lequel je travaille à la genèse du féminisme populaire. Et pour moi, il commence avec nos mères qui arrivent dans les quartiers au milieu des années 60-70. J’analyse les trajectoires de femmes à travers l’exemple de ma mère et de ses copines. Très tôt, je comprends que derrière ma mère, il y a une femme et cette femme, c’est un objet de curiosité pour moi. Il va donc falloir essayer de casser une forme de sacralisation qui est à la fois culturelle et religieuse pour percer le mystère de ma mère.
Toutes les femmes maghrébines venaient voir ma mère qui était couturière après avoir déposé les enfants à l’école. Il se trouve qu’on habitait juste avant en face de l’école, et donc ces femmes venaient alors officiellement pour se faire faire des robes traditionnelles, mais en vérité, c’était une espèce de salon de psychanalyse où les femmes parlaient. Depuis l’âge de quatre cinq ans, je suis baignée par ces récits de femmes et ça va vraiment nourrir ma curiosité, mes incompréhensions.
Delphine Letort : Comment ce féminisme populaire s’articule avec l’immigration et les quartiers représenté dans tes films ?
Bouchera Azzouz : Être secrétaire de Ni putes ni soumise, c’était vraiment un cri de colère pour moi. L’association était très politique, mais j’avais la conviction qu’il me fallait prendre du temps pour poser une réflexion. Je n’étais pas en opposition sur la ligne politique de l’association, mais il fallait du temps pour poser le féminisme populaire et pouvoir raconter finalement l’immigration par le prisme de l’émancipation des femmes. C’est l’angle mort de l’immigration et des quartiers populaires, parce qu’on ne parle pas des femmes dans les quartiers populaires. On ne parlait alors que des garçons, de la force de travail, de ce mythe des hommes qui sont venus reconstruire la France. Derrière ce mythe de l’immigration, il y a des histoires d’hommes et le narratif du féminin pluriel des quartiers populaires. D’un point de vue sociologique, d’un point de vue même anthropologique, il s’agit de décrire des lignes de force qui existent, qui participent à la transformation des quartiers et de la société sous l’impulsion, encore une fois, de la dynamique émancipatrice des femmes. Celle-ci n’est pas retenue parce que les femmes ne sont pas le sujet qui intéresse dans les années soixante-dix. Certes, le mouvement du MLF existe, mais les femmes issues d’immigration sont invisibles et inexistantes. Donc Nos mères, nos daronnes permet de rétablir cette première histoire et participe à désacraliser la femme, à la désinvisibiliser pour la société.
Abderrahmene Karim Bourenane : Merci pour cette réponse. J’ai une toute petite question, est-ce que tu peux préciser ton parcours universitaire avant cette période
Bouchera Azzouz : Mon expérience scolaire est exactement à l’image de ce que je dis, c’est à dire d’une soumission docile, car on choisit tout pour toi. Ma mère était vraiment le patriarche de la maison, mon père ne s’occupait pas des études, des orientations… Contrairement à mon père qui a fait des études, ma mère n’a pas été à l’école, mais paradoxalement, c’est elle qui va plus s’intéresser à nos études, nous pousser et nous motiver d’une manière très autoritaire. L’excellence de la réussite pour ma mère, c’était les sciences. Je vais donc faire un bac S, puis je vais faire médecine parce que ma mère rêve d’avoir un enfant médecin. Mes deux grands frères font des maths et de la physique, mais je rate le concours à 0,1 point. Je suis la première recalée et là, c’est un traumatisme épouvantable. Je reprends des études de physique-chimie jusqu’à la maîtrise, et puis j’ai abandonné, parce que je trouvais que ça ne rimait à rien de continuer.
Delphine Letort : Est-ce que tu pourrais nous raconter comment tes convictions féministes ont rejoint ton premier film ?
Bouchera Azzouz : J’étais une militante convaincue du chemin que j’étais en train de tracer et mon premier film s’est inscrit dans cette démarche. Pour moi, à ce moment-là, un film doit servir un propos politique, c’est-à-dire le féminisme populaire qui n’existe pas. Je suis au service de l’intérêt général et au service d’une cause qui me dépasse et donc par tous les moyens, je vais faire un film qui est coréalisé avec une réalisatrice qui s’appelle Marion Stallins et à qui on a demandé de m’accompagner. Quand je relis 10 ans après ma note d’intention et les portraits que j’avais faits, le film était là. Les questions techniques (comment filmer, combien de caméras pour filmer les interviews, gros plans ou pas…) étaient secondaires. Nos mères, nos daronnes est un film assez artisanal à ce niveau-là, mais il sert son propos. Finalement, on se débarrasse de toutes les contingences pour se concentrer sur la parole. C’est le bien le plus précieux de ce film. C’est un documentaire du réel, sans artifice, qui récolte un témoignage. J’avais une chargée de programme, Caroline Glorion, qui a vu ce film débarquer sur son bureau et qui s’est dit : « Bon, c’est un bouquin, ce n’est pas un film, mais il y a quand même potentiellement un film à faire. » Elle voyait bien que je ne savais pas faire un film, mais cette femme s’est battue pendant un an et demi à France Télévisions pour que ce film soit signé. Et ensuite elle m’a dit : « Écoute, il faut qu’on fasse venir une réalisatrice qui va t’accompagner, qui va être bienveillante et ça ira très bien. » Le film a fait un carton d’audience, 870 000 téléspectateurs en première diffusion le 21 mars 2015.
Delphine Letort : Est-ce que c’était important que la personne qui t’accompagne sur le film soit une femme ?
Bouchera Azzouz : Non, je ne pense pas, parce que j’étais la porteuse de mon projet. En fait, j’aurais tout aussi bien pu avoir un mec qui venait découvrir ce regard qui n’existait pas. Il faut évidemment avoir un peu une sensibilité à ces sujets-là, mais je pense que la qualité première quand tu accompagnes un premier film, c’est la bienveillance. Je l’aurais très bien trouvée avec un mec.
Delphine Letort : Je vois. C’était plutôt une assistance technique.
Bouchera Azzouz : En fait, c’est sûr qu’on n’a pas croisé deux visions de réalisatrices. On a suivi ce récit que je portais et puis organisé les interviews, etc. Après ce film-là, j’ai fait tous mes films seul : On nous appelait Beurettes, Meuf de (la) cité, et puis Algérienne en France. J’ai appris en cheminant.
Abderrahmene Karim Bourenane : Est-ce que c’est quelque chose d’important pour toi d’avoir des femmes dans tes équipes ?
Bouchera Azzouz : J’attache beaucoup de valeur à la fonction de réalisatrice, surtout que je suis auteure et réalisatrice, c’est-à-dire que je réalise les films que j’écris. Ensuite, c’est comment tu crées une équipe qui va être au service du réalisateur. La pire des choses que j’ai eues dans mon parcours, c’est un producteur qui veut prendre l’ascendant sur toi et qui pense qu’il sait mieux que toi ce que tu vas raconter. J’ai une forte personnalité, donc je ne laisse personne me marcher sur les pieds. C’est ce que ma mère m’a appris ! Par contre, je vois bien comment ça se passe avec certaines copines réalisatrices qui se laissent déborder par les producteurs. Je pense que c’est surtout ça, l’enjeu.
Quand tu es réalisatrice, il faut avoir une équipe au service du film, au service du regard que tu portes sur ce que tu vas raconter. Il se trouve que le monteur de mes films (et j’ai essayé de travailler avec des monteuses) est une personne avec qui je m’entends très bien. Il est à mon service, ça ne veut pas dire que je ne l’écoute pas quand je dis qu’il est à ton service, mais que je suis la pièce maîtresse, la locomotive derrière laquelle on arrime des wagons. Et donc, tu vois, j’ai travaillé avec une monteuse sur Algérienne en France et ça a été catastrophique. Elle avait cette idée que c’était elle qui montait le film et pas la réalisatrice parce qu’elle avait l’habitude de travailler comme ça. J’ai travaillé avec trois autres monteuses, mais c’est avec Benoît Alavoine, et il a la bonne posture à mon égard et je suis en confiance.
Je ne pense pas que ce soit une affaire d’homme ou de femme. Néanmoins, et j’insiste encore là-dessus, il faut être réalisatrice pour raconter ce que tu as envie de raconter. Je ne peux pas écrire un film (surtout mes documentaires) et le laisser réaliser par quelqu’un d’autre.
Le documentaire est un genre avec des subtilités, des nuances de propos, et il n’y a que toi, parce que tu les as vécues de l’intérieur, qui es capable de restituer au plus juste un récit que tu vas donner en partage. Je vais vous donner un exemple. Ma coréalisatrice, dans Nos mère, nos daronnes voulait absolument qu’on filme les mecs en bas des immeubles. On passait la journée à la cité, mais c’était un désert absolu. À un moment, je lui ai dit : « On ne va pas tourner des mecs en bas des immeubles, parce que tu as ça dans ton imaginaire et que, pour toi, une cité est une représentation qui est imprégnée d’un imaginaire biaisé, que tu le veuilles ou non ! Regarde, on est toute la journée dans la cité et est-ce que tu as vu des mecs tenir les murs ? Non ! Moi, je refuse de nourrir les stéréotypes. »
Abderrahmene Karim Bourenane : C’est exactement le mot sur lequel je voulais enchaîner. Les stéréotypes. Tu l’as sous-entendu tout à l’heure quand tu parlais de générations d’immigrés, de post-colonialisme, de désacraliser la femme, de dissocier la mère et la femme. Tu es dans la déconstruction de stéréotypes parce que tu refuses de montrer ou bien tu refuses de filmer quelque chose qui n’existe que dans un imaginaire. Est-ce que tu as réfléchi à quels mécanismes tu as pu mettre en place pour en arriver là, pour déconstruire ces imaginaires ?
Bouchera Azzouz : Dans imaginaire, il y a le mot « image », et il faut donc mettre de nouvelles images pour créer de nouvelles représentations. En fait, c’est ça transformer les imaginaires, c’est exactement ça. C’est la raison pour laquelle je fais ce métier, c’est le véhicule avec lequel j’ai envie de m’exprimer. Les films sont un véhicule puissant pour déconstruire les imaginaires, pour créer de nouvelles représentations, même si certains sujets sont sources de précautions. Il y a toujours la crainte d’alimenter des idées d’extrême droite ou des choses comme ça. On peut aussi être tenté de se dire qu’il ne faut pas laver notre linge sale en public, mais bien au contraire. Dans On nous appelait Beurettes, par exemple, je parle des mariages forcés. Je ne vais pas occulter ce qui a été au cœur de notre construction et de notre parcours d’émancipation parce que ça va donner une mauvaise image des familles. Non, la question n’est pas d’occulter, d’atténuer ou de confisquer certains récits. C’est au contraire comment tu peux les aborder, et ce qui est important, c’est la perspective dans laquelle tu t’inscris. Je m’inscris dans une perspective humaniste, universaliste et républicaine. C’est important de raconter notre chemin à nous, la première génération issue de l’immigration postcoloniale, parce que ce récit est majeur pour les générations qui viennent.
Nous, les femmes, n’avons pas raconté la façon dont nous nous sommes inscrites dans la continuité de cette décolonisation ni comment nous nous sommes battues pour accéder à l’égalité citoyenne, mais aussi à l’autre égalité dans les familles, en faisant évoluer les Modus vivendi. Comment, dans cette immigration qui, au départ, pense qu’elle est là de passage parce que l’histoire l’a construite comme ça, comment tout d’un coup, l’arrivée de cette génération, qui est la mienne en France et qui va s’établir en France, va devoir renoncer à certaines choses pour revendiquer certaines autres choses et construire cette génération de citoyens issus de cette immigration postcoloniale. Je pense que j’ai très certainement été une pionnière parce que moi je ne me reconnaissais pas dans les récits de sociologues. Je voyais que mon histoire n’était pas restituée. Au moment où on était en train de créer SOS RACISME, de créer la lutte antiraciste, on ne savait pas comment gérer cette problématique des mariages forcés, des coutumes, etc. Pendant toutes les années 80, la lutte contre le racisme a été portée par des mecs et on a confisqué en fait toute la lutte des femmes. Il va falloir attendre 20 ans (2002) pour qu’enfin le sujet féminin s’impose. S’il s’était imposé dès les années 80, je suis convaincue qu’on ne serait pas dans la panade dans laquelle on se trouve aujourd’hui.
Delphine Letort : Tout à l’heure, tu as dit : « La parole est le bien le plus précieux du film ». C’est vrai que cette question de la parole est en fait quelque chose qui unit tous les films que tu as faits. On a l’impression que ta relation à la parole des gens que tu as interviewés est un peu sacrée. Tes films sont même comme un haut-parleur que tu donnes aux femmes.
Bouchera Azzouz : Elle est sacrée ! Il y a une autre chose qui va dans ce sens, c’est que mes deux premiers films sont très intimes et personnels. Le premier, c’est ma mère et les copines de son quartier, tandis que le deuxième, c’est moi et mes copines. Donc, il y a une double responsabilité par rapport au respect de cette parole. Pour moi, c’était important que ce soit relié à mon histoire parce qu’elle commence, comme je le disais, à l’enfance dans le salon de ma mère, avec toutes ces femmes qui viennent parler cette parole. Je la récolte depuis toujours, et du coup j’en ai toute la palette des nuances. Dans les films, cette parole est libérée, elle s’inscrit dans une histoire et même ce qui n’est pas raconté, je le connais, donc cette parole, elle est extrêmement précieuse. Elle est précieuse au-delà de moi, pour la société, parce qu’elle n’a pour l’instant pas été exploitée. C’est comme une mine, une mine de diamants dans laquelle personne n’a jamais été pioché, c’est du diamant brut.
Quand ma mère parle du film, elle dit : « Mais nous, notre film, il est bio ! ». C’est une manière de dire qu’il est vraiment d’une parole brute, qu’il n’y a pas d’artifice. On vous dit les choses telles qu’elles ont été libérées, grâce à l’âge. Je pense que si j’avais interrogé ma mère à 40 ans, elle ne m’aurait pas dit qu’elle avait avorté. Elle n’aurait pas dit tout ça parce qu’elle avait encore le poids du regard. Mais quand tu arrives à 70 – 80 ans, tu n’en as plus rien à faire parce que tu sais finalement que tu t’es fait avoir dans un système organisé où tout est contrôlé. Tout est sous contrôle. Ton corps est sous contrôle, ta parole est sous contrôle, ta manière de penser est sous contrôle. Donc oui, la parole, elle est sacrée, elle est précieuse, et puis je veux dire aussi que c’est aussi ma personnalité. Je suis une militante, j’ai un profond respect pour l’engagement et, pour moi, participer à ces films, c’est aussi un engagement. Les gens ne viennent pas parler pour parler ou pour être vus à la télévision. Ils viennent parce que, notamment dans Meufs de (la) cité, qui était un film un peu plus compliqué parce qu’il fallait aller chercher cette génération d’ailleurs. En fait, j’ai mis un petit peu de temps à faire ce film-là parce que je voulais que ce soit exactement comme dans mes premiers films : un désir de parler. Ce désir de parler est venu de ce groupe de filles qui a assisté à la projection dans la ville où j’habite à Corbeil-Essonnes. Ce sont elles qui sont venues me voir en me disant : « Si vous voulez faire un film sur notre génération, nous on veut bien le faire ». Je leur ai demandé de lire mon bouquin, je leur ai fait voir On nous appelait Beurettes et puisqu’elles avaient vu Nos mères, nos daronnes, j’ai rencontré leur mère et je leur ai expliqué le travail inédit qui est en train d’être fait. Avec cette trilogie, On nous appelait beurette,Nos mères, nos daronnes, et Meufs de (la) cité, elles viennent pour s’exprimer comme elles ont envie de le faire, elles savent que ça va s’inscrire dans un héritage qu’on va laisser après nous.
Abderrahmene Karim Bourenane : Justement, je reviens un petit peu en arrière, tu parlais de pouvoir parler de l’avortement d’une manière plus décontractée. J’ai quand même remarqué des moments de silence dans le passage où la maman parle de l’avortement. Là, j’ai deux questions : enfin une observation peut-être, et une question. Premièrement, est-ce que les moments de silence sont un choix de ta part pour montrer un petit peu le poids ainsi que la gravité de la situation qui était non dite ? Et ensuite, est-ce que cela est considéré quelque part comme un #MeToo médiatisé dans cette communauté de cités pour parler des choses qu’on ne pouvait pas évoquer avant ? Est-ce que tu le considères quelque part comme un MeToo populaire ?
Bouchera Azzouz : Oui, je comprends ce que tu veux dire. Dans Nos mères Nos daronnes, je n’ai créé aucun silence intentionnellement. Ce n’est pas moi qui crée les silences. Par exemple, la première scène du film est exactement le premier jour de tournage et elle fait l’ouverture parce qu’en fait, c’était important de savoir ce que ces femmes venaient raconter. Je n’ai pas fait de choix de manière artificielle en tant que réalisatrice dans mon montage. Dans le propos, je les laisse parler comme elles ont envie de le faire, et les silences qui sont dans cette première scène d’ouverture, c’est les silences qu’elles y mettent. C’est important car c’est là que la Parole est sacrée, c’est-à-dire qu’on n’est pas dans un scénario, on est en train de filmer le réel, et si elles mettent du silence, c’est parce que leur intentionnalité, elle est ainsi. Le silence est aussi une parole exactement comme dans une partition, donc je n’ai pas choisi les moments de silence. Dès l’ouverture du film, Yamina parle d’avortement et je me souviens qu’on avait eu un problème avec la caméra et du coup on a dû retourner. Quand on a retourné, je me suis dit qu’elle a peut-être dit ça de façon spontanée, mais qu’elle n’allait pas forcément recommencer en ayant une deuxième chance. Mais non, elle réitère, et elle redit.
Delphine Letort : Dans quelle mesure cette démarche est-elle féministe et comment est-elle perçue et reproduite dans le film ?
Bouchera Azzouz : Les jeunes d’aujourd’hui ne savent pas la chance qu’ils ont. Nous, on n’avait rien du tout. Moi, j’ai eu mon premier enfant, puis mon deuxième enfant. On n’avait pas le choix, on n’avait pas d’autres possibilités et puis, dans la religion, on dit que c’est un péché. Mais quand tu ne peux pas assumer ton quotidien, tu fais cet avortement et tu te dis « Que Dieu me le pardonne ». C’est ça, le féminisme populaire, c’est-à-dire que les femmes sont capables de reconsidérer tout un tas de croyances et d’ordres établis parce que ce qui va prévaloir à un moment donné, et qui fait que tu vas bouger la ligne, c’est ton bien-être. Amina le dit très bien « Si ça n’avait pas été bien, je serais retournée chez mes parents, mais je prends le risque, parce que peut-être que ça va être mieux. Puis finalement, je suis bien tombée. » Cela montre que tu subis les choses, mais il y a des espaces où on voit que les femmes prennent leur liberté et en particulier dans l’avortement.
Quand ma mère, au début du film, fait un peu la moue, on se dit que c’est elle la plus traditionnelle des trois avec sa moralité. Puis finalement, à la fin du film, elle dit « moi aussi ». La manière qu’ont ces femmes de nous raconter cette tranche de vie, c’est peut-être leur #MeToo à elles. Oui, il y a une espèce de coming out qui vient à ce moment de leur vie, parce qu’elles font leur analyse de conscience. Elles sont arrivées au bout du chemin, et elles regardent tout ça. Si on avait le miracle d’un bouton reset, c’est les femmes qui tiendraient le monde ! C’est sûr, parce qu’en fait elles sont capables de remettre en question les choses et être en capacité à 70 ou 80 ans de poser un récit aussi brut que celui-là, c’est incroyable. C’est incroyable, parce qu’en fait, elles n’en ont plus rien à foutre.
Delphine Letort : J’avais une autre question sur tout ce que tu exprimes. C’est un engagement politique féministe très puissant. Comment est-ce que ce discours-là, celui que tu incarnes et que tu portes à travers tes films, et aussi à travers ta parole, à toi, comment est-il reçu dans le milieu dans lequel tu travailles ? Le milieu des médias. Le milieu du cinéma. Est-ce que tu penses que ce discours-là a une place ou est-ce que tu sens de la résistance ? Est-ce que tu sens qu’il y a une solidarité avec d’autres réalisatrices, ou est-ce que tu penses qu’il faut créer de l’espace pour cette parole parce qu’elle n’est pas encore là ?
Bouchera Azzouz : Je pense que, comme toute réflexion politique qui ne s’inscrit pas dans le clivage, c’est forcément plus compliqué. Comprendre le féminisme populaire, c’est compliqué. On est quand même dans une industrie où les taux d’audience comptent. J’ai eu vraiment de la chance dans mon parcours et France Télévision m’a accompagnée sur quatre films, ce qui n’est pas rien quand même. Le plus dur a été de faire Nos mères, nos daronnes, mais une fois que Nos mères, nos daronnes a fait un carton d’audience, ça a ouvert une voie. Je n’ai eu aucune difficulté à signer On nous appelait beurette d’autant plus que j’avais écrit Fille de daronne, le bouquin qui raconte mon parcours. Catherine Alvarez, la directrice des documentaires, avait lu le livre et elle m’a dit : « Mais c’est génial, il faut le faire, et puis fais le toute seule ! ». Je n’avais pas du tout envie de coréaliser, je voulais faire comme j’avais envie. Quand tu es dans une démarche politique, même si un film n’est pas un tract militant, il faut quand même une forme de liberté. Nos mères, nos daronnes n’a pas été cantonné aux diffusions télé, parce que c’est aussi un outil pédagogique et beaucoup de structures s’en sont emparées. Dix ans après, Nos mères, nos daronnes circule toujours et est toujours diffusé dans des centres sociaux par des associations et dans des festivals. Ma petite notoriété s’est installée et maintenant, c’est quand même plus facile pour moi. C’est plus difficile parce que je suis sur des sujets un peu à la marge, néanmoins je vois que ça irrigue et ça influence aussi d’autres réalisatrices qui ont sorti des films qui parlent de leur grand-mère ou de leur mère. Même Nawell Madani, quand elle était en promo de sa série, a cité mon travail. Tu vois, quelque part, ça veut dire aussi que ça donne peut-être confiance à d’autres de s’autoriser à raconter le féminin des quartiers populaires en dehors d’une approche très stéréotypée.
Abderrahmene Karim Bourenane : J’ai peut-être une toute dernière question à poser. C’est une question un peu directe par rapport au mouvement #MeToo. Est-ce que tu penses que le #MeToo populaire a déjà eu lieu avec les films que tu as réalisés ? Je parle d’un #MeToo populaire parce que les films sont en train de dire « moi aussi j’ai avorté, moi aussi j’ai fait ça ». C’est un #MeToo qui est sujet aux codes de l’immigration, de postcolonialité, de décolonialité, de plusieurs choses que tu mentionnes depuis tout à l’heure. Et c’est vrai, ce sont des poids, en fait, c’est un poids de subir tout ça, mais le fait de pouvoir dénoncer ça s’inscrit aussi dans le concept de #MeToo, même si ce n’est pas du harcèlement sexuel. C’est un acte qui touche au corps de la femme, qui représente un désir ou un souhait contre une répression.
Bouchera Azzouz : En tout cas, ce qui est sûr, c’est que, au féminisme populaire, on devrait s’en adosser un #MeToo populaire. Pourquoi ? Parce qu’en fait ça vient dénoncer dans des espaces qui sont des espaces, encore une fois, invisibilisés et qui touchent des femmes qui n’ont pas accès à la parole, qui n’ont pas accès à la médiatisation. Ma mère m’a toujours partagé ses récits de harcèlement sexuel et d’agissements sexistes sur son lieu de travail. Quand elle était femme de ménage, les femmes subissaient des agissements sexistes de la part du patron de l’entreprise dans laquelle elles travaillaient. Elle m’expliquait que tu devais être un peu conciliante pour obtenir des heures supplémentaires ou pour obtenir des espaces de travail moins pénibles que d’autres. Ma mère avait foutu une claque au patron parce qu’il voulait lui mettre la main aux fesses, il voulait la forcer à l’embrasser. C’est très important ce que tu dis parce que justement ces femmes qu’on ne voit pas comme des militantes mènent une lutte contre les violences sexistes tout au long de leur carrière professionnelle.
#Me Too est venu par le cinéma et on a entendu beaucoup de récits de cet univers-là, mais en vérité, il y a toutes les autres strates de ces femmes qui n’ont pas accès à la médiatisation. C’est une condition presque incontournable de la transformation de notre société et donc des luttes associées à toutes ces strates où le patriarcat se traduit par une oppression des femmes. Et cette oppression n’est pas suffisamment mise en lumière parce qu’on ne va pas interroger les femmes de ménage à part quand c’est les femmes du Palace Machin qui font la grève parce qu’elles ne sont pas assez payées. En fait, la question du sexisme est ethnicisée. On considère que le sexisme des Noirs et des Arabes est lié à leurs coutumes. Donc ils oppriment leurs femmes, parce que la religion favorise l’oppression des femmes, mais on ne le relie pas à la société dans sa globalité, et c’est là où le féminisme populaire est à dire une critique radicale de la société dans son fonctionnement patriarcal. C’est une double critique.
Abderrahmene Karim Bourenane : Tu comprends très bien le rôle de la femme, de la maman au sein d’une société maghrébine ou dans les quartiers là où il y a une population immigrée et où la maman est source d’autorité. C’est la femme qui détient le pouvoir, c’est une vérité qui n’est pas souvent reconnue. Comment fais-tu dans tes films pour montrer que, contrairement aux stéréotypes qui circulent dans la société et qui stipulent que la femme voilée maghrébine issue de l’immigration est soumise, pour montrer qu’en réalité c’est elle la source du pouvoir ?
Bouchera Azzouz : En fait, c’est ce que j’appelle la contradiction. Le problème des femmes, c’est qu’on est dans une profonde contradiction parce qu’on a à la fois un rôle familial qui nous donne des pouvoirs, et en même temps, on a un rôle social qui est contraint par l’organisation patriarcale et qui nous confisque le pouvoir. Je ne sais pas si c’est clair ce que je suis en train de vous raconter. Cette contradiction pour nous, les femmes, j’allais dire plutôt pour nous les filles de nos mères, c’est très compliqué parce que, contrairement aux garçons, notre émancipation ne repose pas sur les mêmes stratégies. Les hommes ont un rôle social clairement défini, contraint par certaines choses, mais qui n’est pas contraint par leur genre et donc ils vont mener leur vie avec une certaine liberté.
Alors que nous, les femmes, non seulement on nous dit il faut que tu fasses des études, mais en même temps, il faut que tu te maries, que tu sois une bonne épouse, que tu sois une bonne mère… Il faut, donc on est. On est dans des injonctions contradictoires et pour moi, dans le féminisme populaire, justement, on est conscient de cette contradiction.
Delphine Letort : Je voulais finir sur quelque chose d’un petit peu plus personnel, je voulais te demander dans les films que tu as réalisés, lequel pour l’instant t’est le plus cher ? lequel est ton préféré et pourquoi où est-ce qu’il y en a un qui te touche plus que les autres ?
Bouchera Azzouz : Nos mères, nos Daronnes. Ça reste le premier parce qu’il est fondamental, c’est la pièce maîtresse. Si tu es dans l’ignorance de cette histoire, c’est très compliqué de défendre la suite.
Delphine Letort : Et pourtant tu peux regarder les autres films sans avoir vu Nos mères, nos daronnes.
Bouchera Azzouz : Oui, mais je suis même tentée de refaire un autre film sur ma mère 10 ans après. Parce que moi-même, je pense que j’irai plus loin. J’irais beaucoup plus loin dans le projet et peut-être que je les interrogerais sur cette contradiction parce que 10 ans après, elles sont encore plus proches de la fin et je pense qu’il y a des choses formidables qui sortiraient, des choses puissantes.
Je ne m’accorde pas la liberté d’aller investiguer des sujets qui sont un peu éloignés de cette ligne de force, parce que je ne me sens pas légitime et je pense que quelque chose persiste en fait. Même après quatre films, même après ce que j’ai pu faire, il y a toujours ce syndrome d’illégitimité et d’imposteur. C’est un truc dont j’ai beaucoup de mal à me débarrasser. J’ai une approche empirique et pour moi, malgré tout, ce qui pose ta pensée, c’est le cheminement académique.
Delphine Letort et Abderrahemene Bourenane: Merci pour cette interview