Chloé Barreau

Profession : Réalisatrice

Nationalité : Francaise

Formation : Sorbonne Université

Date de l’entretien :
Le 17 juin 2025

Interviewée par :
Anne Crémieux et Caroline Barbarit


Bio : Après des études littéraires à la Sorbonne, Chloé Barreau s’installe en Italie où elle devient réalisatrice de bandes-annonces, métier qu’elle enseigne à l’université John Cabot à Rome au département de communication. Après plusieurs courts-métrages, ses deux documentaires sont maintes fois primés en festival et connaissent une diffusion grand public. La Faute à mon père (2012), basée sur des images d’archives, notamment familiales, retrace le scandale amoureux vécu par ses parents, Jean-Claude et Ségolène Barreau, ou la rencontre d’une infirmière et d’un prêtre dont le militantisme contre le célibat des prêtres lancera une polémique toujours d’actualité. Dans Fragments d’un parcours amoureux (2023), ce sont ses propres images filmées depuis ses 16 ans, qui illustrent les entretiens effectués avec douze ex-partenaires pour explorer le souvenir amoureux comme archive de sensibilité.

Anne Crémieux : Quel a été ton parcours d’études et comment es-tu arrivée au métier de réalisatrice de documentaires ?

Chloé Barreau : Je n’ai pas étudié le cinéma mais j’ai grandi dans le quartier latin donc forcément, je suis cinéphile… J’ai fait des études de lettres en classe prépa puis en licence et je suis partie en Italie où j’ai vécu une vie de bohème, j’ai bossé dans des bars tout en faisant des courts métrages par passion. Je ne gagne vraiment pas ma vie en tant que réalisatrice de documentaires, donc je ne considère pas que c’est un métier. Je suis réalisatrice de bandes annonces à la télévision. Je travaillais un peu à la radio, j’étais rédactrice et traductrice jusqu’à être recrutée par National Geographic France qui émet depuis l’Italie. C’est là que j’ai commencé à faire des bandes-annonces en tant que « promo producer » pour une boîte américaine. J’ai fait carrière à la télévision et je suis devenue directrice artistique. Ensuite, on m’a renvoyée à Paris en 2009 où j’ai travaillé pour Voyage et toujours National Geographic. C’est à ce moment-là que j’ai lancé le projet de documentaire sur mon père.

Caroline Barbarit : La faute à mon père.

Chloé Barreau : Oui. Auparavant, j’avais fait un film dans ma chambre à base d’images d’archives, mais qui n’avait pas été diffusé. Tout s’est un peu fait au hasard des rencontres car je n’y connaissais rien. J’ai trouvé une productrice par hasard, chez Camera Lucida. J’avais déjà tourné les interviews mais on a fait comme si j’avais tout fait avec elle. Au final, elle a réussi à le vendre à la télévision en 2012. Le premier projet que je fais dans un cycle professionnel, c’est Fragments d’un parcours amoureux (2023), avec Grøenlandia, une grosse boîte de prod italienne, à la production. Mais ça reste un hasard, ce n’est pas une ambition.

Anne Crémieux : Donc si ce n’est pas ton métier parce que ça ne me rapporte pas d’argent, est-ce que tu dirais que tu es une artiste ? Dont l’art est en lien avec ton métier ?

Chloé Barreau : C’est sûr que j’ai appris énormément de choses en travaillant à la télévision. Je n’ai aucun mépris pour la télévision, au contraire, j’ai rencontré de grands professionnels et j’aime mon métier. Je fais des films documentaires parce que j’ai une idée, je postule pour des bourses d’écriture et si je suis choisie, j’y vais. Tout le monde me demande quel est mon prochain projet, mais ce n’est pas comme ça que je fonctionne.

Anne Crémieux : As-tu besoin de faire des pauses entre deux projets ?

Chloé Barreau : C’est assez difficile de faire un film. Comme je disais à Caroline, j’ai signé un contrat où je ne gagne pas un centime. Même si le film faisait un million d’entrées, je ne gagnerais rien. Éventuellement, des droits d’auteur si ça passe à la télé.

Caroline Barbarit : Mais ce n’est pas légal, ça, quand même ?

Chloé Barreau : Je pense que si.Ma mère, qui est très terre-à-terre, me demande quand je vais faire un vrai métier. En Italie, il n’y a pas d’intermittence, pas de chômage en freelance, pas de RSA. Donc quand je suis en tournée, comme maintenant, je travaille dans le train pour gagner ma vie. Je suis très précaire.

Anne Crémieux : Je viens de voir La Faute à mon père et comme Fragments d’un parcours amoureux, c’est très écrit et l’écriture est superbe. Les dernières phrases sont magnifiques. J’ai été souvent touchée par la voix off. Tes documentaires sont très littéraires.

Chloé Barreau : J’appelle ça du cinéma de non-fiction, comme la littérature de non-fiction ou le documentaire romanesque. Il y a des interviews face caméra, je n’adopte pas le langage noble du documentaire : le documentaire est un genre très vaste et certains festivals comme Lussas ont tendance à préférer des docus moins mainstream, c’est trop monté pour eux. Ce n’est pas non plus du reportage. Je ne voudrais jamais faire de la fiction, je n’ai aucune imagination et j’aime travailler sur des matériaux privés. Il y a une écriture, effectivement, mais qui réside aussi dans le montage. J’aime bien travailler sur des matériaux pré-existants. Je n’aime pas tourner, même si je filme toute ma vie, mais je ne considère pas que c’est du tournage, et j’aime monter.

Caroline Barbarit : Fragments d’un parcours amoureux, c’est parti d’une volonté de monter ?

Chloé Barreau : Je suis la fille d’un historien, je conserve tout. Garder des traces, archiver, conserver, c’est aussi ma manière d’être amoureuse, une manière de regarder et d’être aimée. Quand j’ai découvert le concept de pulsion scopique chez Lacan, le plaisir de regarder, d’encadrer, j’ai tout de suite compris que ça s’appliquait à ma façon d’aimer. Garder et regarder, c’est presque la même chose, non ? J’avais 70 heures de rush de ma vie amoureuse qui se trouve être relativement singulière puisqu’elle se déroule à Paris et à Rome, avec des hommes et des femmes, de plusieurs nationalités.

Anne Crémieux : Pourquoi apparais-tu finalement si peu dans le film ?

Chloé Barreau : J’ai beaucoup réfléchi au dispositif qu’on a mis en place. Je pensais qu’avec le bon dispositif, ça pouvait devenir universel et donc il fallait que quelqu’un d’autre que moi interviewe les gens. Ma motivation n’a jamais été de faire une auto-introspection. J’ai toujours voulu faire un beau film pour le public. Pour moi, dans l’état amoureux, on est altéré, on devient le personnage d’une histoire. Je ne parle pas du couple mais de l’état amoureux, qui rend créatif. Le regard devient plus riche et dans mon cas, artistique. Ce film, c’est aussi l’histoire d’une vocation, inconsciente à l’époque, comme si j’avais filmé tout ça pour un jour en faire un film.

Anne Crémieux : Les lettres sont très importantes dans le film.

Chloé Barreau : Oui, Les Liaisons dangereuses, j’adore ce roman épistolaire. Vivre ma vie comme un roman : l’amour, pour moi, est la chose la plus importante et la plus intéressante dans la vie. Je me suis rendue compte tardivement que ce n’était pas la priorité de tout le monde. J’ai toujours été plus ou moins amoureuse. Les lettres au cinéma, c’est formidable parce que ça permet de condenser l’action : il y a une date, une ville, une écriture, une calligraphie, une action, une signature. Ça permet, en très peu de temps, de faire passer beaucoup de choses. Avec Astrid [Desmousseaux], qui a réalisé les interviews, on choisissait une lettre qu’elle leur apportait. Certaines sont des lettres de rupture. C’était bouleversant, car une lettre qu’on écrit et qu’on envoie, soudain, elle n’est plus à nous. Ils retrouvaient une lettre écrite par eux il y a des années. Et en même temps, on se relit facilement car on l’a écrite. La plupart ont accepté d’être filmés en train de lire leur propre lettre. Or une lettre d’amour est toujours écrite au présent. Et c’est toujours du travail, d’écrire une lettre : on fait un brouillon, on a pris un beau stylo et on l’a recopié sur du papier qu’on a choisi. C’est un rituel. La plupart des lettres sont écrites alors qu’on se voyait tous les jours et que déjà à l’époque, on avait bien d’autres moyens de communication ; ce n’était pas du tout pour communiquer, mais pour ritualiser l’amour.

Anne Crémieux : Et est-ce qu’il y a quand même un prochain projet ?

Chloé Barreau : Des producteurs m’ont approchée pour un autre projet. Ce que je voudrais, c’est 1 000 € pour passer un mois dans une salle de montage à remettre les mains dans les images, car on a utilisé très peu des 70 heures de matériaux. Là, j’aurai un projet, mais je ne peux pas faire le contraire : je pars de la matière première.

Anne Crémieux : Est-ce qu’il faudrait que ce soit ton revenu principal pour que tu te considères réalisatrice ?

Chloé Barreau : Peut-être. Souvent, quand on me présente comme réalisatrice, je me tourne pour voir de qui on parle.

Anne Crémieux : Pourtant, dans ton travail de tous les jours, tu fais quand même quelque chose de très proche de la réalisation.

Chloé Barreau : Oui, d’ailleurs, en français, on dit « réa b-a ». Mais en italien, on est plus proche du « copywriter » ou « creative producer ». Pour moi, oui, c’est de la réalisation. Comme beaucoup de femmes, j’ai mis du temps à me sentir légitime et je me définis comme « réalisatrice de bandes-annonces ». C’est mon boulot. Ça me fait rire d’entendre des mecs de 26 ans dire « je suis écrivain » sans avoir écrit un livre. De toute façon dans nos sociétés, les hommes se définissent plus par leur métier que les femmes. Même quand tu as un boulot très important, tu peux rester avant tout une mère, par exemple.

Anne Crémieux :  Est-ce que tu voulais travailler dans l’audiovisuel ou c’est un hasard ?

Chloé Barreau : Non, c’est un hasard. J’aurais pu être journaliste, ou avocate pénaliste. Plein de choses me plaisaient sans avoir spécialement d’ambition. J’ai adoré travailler à la radio. Cela dit, depuis que j’ai 16 ans, je filme, et je faisais déjà des fausses bandes-annonces. J’aime apporter ma créativité à des matériaux préexistants, c’est très varié.

Anne Crémieux : Es-tu davantage artiste sur tes documentaires que sur tes bandes d’annonces ? Car dans les deux cas, tu travailles avec des images pré-existantes.

Chloé Barreau : J’avoue que je suis très fière de mes bandes annonces. Je ne fais pas de hiérarchie.

Anne Crémieux : Moi, j’adore les bandes-annonces. Ça me rappelle un film américain sur une femme qui fait des bandes-annonces et qui est en burn-out.

Chloé Barreau : Oui, avec Cameron Diaz. The Holiday. Et elle part en Italie, justement.

Caroline Barbarit : Et que penses-tu du fait que les bandes-annonces ne sont plus réalisées par les réals ?

Chloé Barreau : Il ne faut surtout pas que les réal fassent la bande-annonce.

Anne Crémieux : Godard faisait ses bandes-annonces.

Chloé Barreau : Il y a des exceptions. D’ailleurs, j’ai fait la bande-annonce de mon film parce que c’est mon métier. Il y a des règles, des techniques. C’est un autre métier.

Anne Crémieux : Puisque tu as fait beaucoup de présentations de Fragments d’un parcours amoureux, quels ont été les retours ? Est-ce que les gens posent toujours les mêmes questions ?

Chloé Barreau : Oui et c’est normal parce que le film pose ces questions-là. Je reçois énormément de messages tous les jours. C’est phénoménal.

Caroline Barbarit : Est-ce que les messages sont différents entre la France et l’étranger ?

Chloé Barreau : Ce qui ressort est assez universel. Ça dépend de l’âge du public, bien sûr. Hors de France, c’est un film très exotique parce ce qu’il se passe dans le quartier latin à Paris alors qu’en France, c’est un film sur la bourgeoisie parisienne. Mais à part ça, c’est à peu près les mêmes choses qui ressortent, qui correspondent aux grandes questions du film sur les relations amicales et amoureuses.

Anne Crémieux : Puis-je te demander si les plateformes représentent de nouvelles opportunités pour les femmes ou si c’est tout aussi fermé que le reste de l’industrie ? Est-ce que vous en parlez avec ta productrice ?

Chloé Barreau : Je ne saurais pas te dire. Je n’ai pas une productrice, d’ailleurs, mais un gros producteur italien ; l’ambiance est très commerciale, assez macho… Ils n’avaient jamais fait de film d’auteur, donc ça a été à la fois un peu un cauchemar et en même temps, une opportunité énorme que le film sorte au cinéma puis à la télévision, ce qui aurait été impossible sans eux.

Ça a été une expérience ambivalente car ils sont dans un modèle ultra commercial et en même temps, je viens de la télé, j’adore la télé et pour moi, la consécration, c’est de passer à la télé.

Le film en Italie est passé sur Sky. Ça touche énormément de monde et moi, je trouve ça génial ! Le film est sur les plateformes en Italie depuis des mois.

Caroline Barbarit : En VOD ou en abonnement ?

Chloé Barreau : En VOD, disponible partout alors qu’il n’y a pas eu de sortie nationale en Italie, même si on a fait une tournée pendant plusieurs mois avec un énorme bouche-à-oreille auprès des jeunes. Je sais par les messages qui m’arrivent qu’ils le regardent sur les plateformes, sans abonnement, pour moins de 5 €. Donc c’est un peu comme la télé, ça touche des gens qui habitent dans des endroits où il n’y a pas de cinéma. Moi, je ne suis pas contre. Le problème, c’est la rémunération. Les auteurs ne touchent presque rien.  Je me suis inscrite à la SCAM italienne cette année pour la diffusion télé. Ils m’ont dit que je serais payée dans quatre ans.

Anne Crémieux : J’ai remarqué que tu as beaucoup travaillé avec des femmes, te considères-tu féministe et as-tu vu le mouvement #MeToo avoir un impact dans ton métier ?

Chloé Barreau : Oui, bien sûr, je me considère totalement féministe. Je dis souvent à mes élèves à qui j’enseigne le montage de bandes annonces, que si les violences faites aux femmes touchent énormément de femmes, la violence économique, elles, touchent 100% des femmes. C’est vraiment en commençant à travailler que j’ai vu la vraie différence. J’étais dans une famille très féministe où j’ai d’ailleurs été élevée un peu comme un garçon, sans la sensation qu’une fille pouvait faire moins de choses. C’est plus tard que je me suis rendue compte à quel point les femmes sont désavantagées. Ensuite, comme toutes les femmes, j’ai aussi connu des épisodes de violences masculines, mais la violence économique est encore plus systématique. Dans la boîte américaine où j’étais, qui était plutôt en avance par rapport aux boîtes italiennes, j’ai rapidement progressé, mais si un homme et une femme ont les mêmes mérites, ils vont promouvoir les hommes parce qu’ils savent que sinon, les hommes ne le supporteront pas. La différence de rémunération est nette et en même temps, moi, je n’ai jamais cherché à gagner de l’argent. Il y a la censure et l’autocensure. Par exemple, sur ce film, je n’ai rien pu négocier car je n’étais pas en position de le faire, comme la plupart des femmes, et je n’ai même pas eu le final cut. Ça a été vraiment compliqué.

Anne Crémieux : Et MeToo ?

Chloé Barreau : Pour moi, c’est la chose la plus réjouissante qui s’est passée ces dernières années. C’est un peu la seule chose qui, dans le monde aujourd’hui, progresse. Il y a un avant et un après. Ca a changé les mentalités. C’est comme ça qu’en Italie, où il n’y a que 10% de femmes réalisatrices, mon producteur s’est dit qu’il fallait surfer sur la vague et a lancé un appel pour faire émerger des femmes réalisatrices. En réalité, ils étaient terrifiés par l’aspect personnel de mon projet et ça a été une vraie bataille. Ils trouvaient ça trop personnel, trop intime, trop narcissique. A un moment, j’ai failli abandonner. Imagine un homme qui fait un film sur sa vie sexuelle, ça ne les aurait pas dérangés, je pense. Il a quand même fallu défendre le film devant des commissions entièrement masculines où on te dit que ça n’intéressera personne. J’ai dû défendre le film pied-à-pied. Je leur disais que j’avais grandi en regardant Woody Allen, Nanni Moretti, Benigni, et qu’est-ce qu’ils font, eux ? C’est fatigant… Le projet est réparti grâce au prix du meilleur projet documentaire qu’on a gagné à Bologne. Et aussi parce que je leur ai fait remarquer que ma vision, qu’ils n’aimaient pas, allait leur coûter trois fois moins cher que la leur.

Anne Crémieux : Et qu’en pensaient les femmes ?

Chloé Barreau : Parmi le public, je dirais que les femmes aiment presque à 100% et les hommes, à 50%. Beaucoup d’hommes adorent le film, il faut quand même le dire.

Caroline Barbarit : Et quand tu dis que tu n’as pas eu le final cut, ça a eu quelles conséquences ?

Chloé Barreau : La conséquence, c’est beaucoup de conflits, seulement huit semaines de montage et à la fin, le film ne leur plaisait pas, ils le trouvaient trop cheap. Mais quand on a été pris à Venise, contrairement à leurs films gros budget, ils ont commencé à parler de « notre petit bijou ». Au final, s’ils ont produit un film d’auteur malgré eux, et c’est grâce à MeToo.

Anne Crémieux : Est-ce que tu as déjà été amenée à dire quelque chose quand tu es témoin de situations que tu juges anormales ?

Chloé Barreau : Oui, souvent, à propos de la représentation des femmes. Quand un festival en Italie a dix invités et que ce sont tous des hommes, je prends ma plume et je lance une cabale. Idem pour les écoles de cinéma : la liste des profs va comprendre 3 femmes et 18 hommes. Je leur écris et je leur demande s’ils recrutent spécifiquement des hommes. Ils me répondent bien sûr que « pas du tout », que « le genre n’a aucune importance » : déni total. Je le fais aussi pour les émissions de télé, les publicités, la présentation à la télévision en général, devant et derrière la caméra. J’aime bien leur écrire pour leur faire remarquer tout ça.

Anne Crémieux : Peut-on comparer la France et l’Italie ? Tu sous-entends que c’est plus macho en Italie.

Chloé Barreau : Je ne sais pas. Le féminisme en Italie est très fort avec un combat tellement dur encore à mener. Je suis entourée de féministes, de militantes de tout âge. Le mouvement est très fort, peut-être plus mobilisé qu’en France, mais il faut dire qu’on est 20 ans en arrière. Et en même temps, je trouve qu’il y a moins de violences en Italie qu’en France. Les statistiques, à population égale, sont trois fois moins importantes. Les féminicides sont malheureusement au même niveau, mais la société italienne me semble moins agressive et je m’y sens plus en sécurité avec des rapports homme-femme moins violents. Par contre, professionnellement, je pense qu’on est mieux en France.

Anne Crémieux : Grâce à l’intermittence, la sécurité sociale ?

Chloé Barreau : Absolument. Je n’ai pas droit au chômage, aux congés maladie ou aux congés payés et en même temps, la vie coûte moins cher. J’ai fait deux mois de résidence d’auteur à Lussas en France où je rencontrais des artistes hyper blasés qui étaient dégoûtés d’avoir eu seulement 40 000 € de la région pour faire un film ! Même avec un grand producteur en Italie, je fais tout avec des bouts de ficelle. Ce qui crée une forme de solidarité : on se débrouille, les gens se mobilisent pour faire des choses sans être payés ce qui, en France, évidemment, est inacceptable. Et en même temps, en Italie, on ne peut pas tout faire sans argent. Ça a du charme de faire les choses au nom de l’art mais ça ne rapporte pas beaucoup. Celui qui a composé la musique a été sous-payé mais il l’a fait parce que le projet lui plaisait. J’ai parfois l’impression de faire du chantage…

Anne Crémieux : Tu es donc plutôt optimiste par rapport au mouvement MeToo, au final ?

Chloé Barreau : Ça va quand même mieux, surtout en France. La disparition du DVD a complètement changé l’économie du cinéma, les petits films qui parlent du réels ne sont plus rentabilisés par la vente de DVD, il n’y en a plus que pour les films d’action / fantasy / marvel et paradoxalement, les femmes, qui sont habituées à faire très bien avec beaucoup moins, sortent leur épingle du jeu. Tous les grands prix des festivals ces dernières années ont été décernés à des femmes pour des films qui parlent du réel : Justine Trier, Chloé Zhao… Ce besoin de réel demeure chez le public et ce sont souvent les femmes qui racontent ces histoires. Cela fait tellement d’années que les hommes raflent tout, alors que les femmes font des films tout aussi bien.

Anne Crémieux : J’ai vu la bande-annonce que tu as réalisée pour la journée du 8 mars contre les violences faites aux femmes à base d’extraits de films qui ont marqué l’histoire du cinéma. Non seulement il y a des films de Woody Allen mais on le voit avec Meryl Streep dans Manhattan. Tu as fait exprès de l’inclure ?

Chloé Barreau : Bien sûr ! Dans une séquence où Meryl Streep l’envoie balader. J’ai presque 50 ans. Je pense que si j’étais un homme, j’aurais fait la même chose, mais à 30 ans.

Anne Crémieux : Tu penses ?

Chloé Barreau : Oui, car je me serais sentie beaucoup plus légitime. J’aurais tout de suite pensé que ça intéresserait tout le monde, alors qu’une femme a tendance à penser que ça n’intéressera personne. J’aurais été conditionnée par la société pour être plus ambitieux, pour vouloir découvrir, pour penser que je suis spéciale. Et je pense que je gagnerais bien mieux ma vie.

Anne Crémieux & Caroline Barbarit : Merci pour cette interview

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