Emma Benestan

Profession : Réalisatrice et scénariste

Nationalité : Française

Formation : Formation générale montage à la Fémis

Date et lieu de l’interview :
4 septembre 2025 (En ligne)

Interviewée par :
Emilie Cheyroux


Emilie Cheyroux: Tout d’abord, j’aimerais bien que vous vous présentiez brièvement et que  vous me parliez de votre parcours, à la fois étudiant et professionnel.

Emma Benestan: Je suis Emma Benestan. Je suis réalisatrice et scénariste. A la base, j’étais monteuse. J’ai fait la Fémis en montage et après, j’ai monté sur plusieurs longs-métrages. Ensuite, je me suis progressivement tournée vers la réalisation et la co-scénarisation. Avant la Fémis, j’ai fait Ciné Sup à Nantes, une classe préparatoire publique aux grandes écoles de cinéma.

Emilie Cheyroux: Qu’est-ce qui vous a incitée à finalement devenir réalisatrice?

Emma Benestan:  Je suis rentrée très jeune à la Fémis parce que j’ai toujours voulu faire du cinéma. J’ai toujours été fascinée par le cinéma et je pense que les histoires m’ont guérie quand j’étais adolescente. Elles m’ont permis de guérir, ou de me sentir moins seule dans certaines souffrances ou dans certains dilemmes qu’on a dans la tête jeune, surtout quand un personnage les partage avec nous. Les films sont un moyen d’éducation et ils m’ont vraiment aidée et construite. Je pense notamment à Imitation of Life de Douglas Sirk qui reste mon film phare que j’ai vu quand j’avais 12 ans et qui m’a vraiment donné envie de faire du cinéma. Par ailleurs, quand on ne vient pas de ce milieu, on ne se dit pas tout de suite qu’on va réaliser. Et en tant que femme, le temps de se sentir légitime est long. Mona Chollet parle très bien de la culpabilisation qu’on a à chaque fois qu’on fait quelque chose, et de cette petite voix intérieure qui dit “tu vas te foirer”. Cela n’empêche pas des hommes d’être aussi dans cette sensation de l’imposteur, mais chez les femmes réalisatrices, ça met du temps. J’ai mis beaucoup de temps à me dire “je vais réaliser”. Le montage était un endroit où je me sentais bien parce que c’était très loin du plateau, que je trouvais être un endroit de pouvoir et de domination qui me faisait assez peur jeune. Je pensais ne jamais arriver à gérer le stress, les hiérarchies, le rapport aux acteurs et aux actrices…Je me souviens avoir découvert le plateau de cinéma à dix-sept ou dix-huit ans, et je me disais que ce n’était pas du tout ce que j’avais envie de faire. En revanche, le montage, c’est l’après et en même temps, ça reste le récit, ce qui est très important pour moi parce que le récit est vraiment à l’origine de mon désir. Dans Imitation of Life, j’ai aimé la profondeur du récit plus que la façon dont c’est filmé.  Et donc le montage, cette espèce de mise en récit des images du tournage, avec la question de la temporalité du film, me fascinait et me permettait aussi de prendre le temps avec le réalisateur et de peut-être avoir l’impression de moins subir un rapport hiérarchique. En fait, en montage, bien sûr qu’on a le producteur qui veut voir mais on a quand même le temps. Je suis quelqu’un d’assez obsessionnel, je travaille beaucoup, et je me disais que dans l’imposture dans laquelle j’étais d’être aussi une fille, plutôt du début de la classe moyenne, issue d’une famille d’immigrés avec quatre enfants, je pouvais faire la différence en travaillant des heures et des heures la nuit à monter et à essayer de comprendre les images. En revanche, parier sur ses propres histoires et sa propre intimité en tant que femme racisée avec beaucoup d’illégitimité en soi, à dix-huit ans, ce n’est pas évident. Se dire “j’ai un truc à raconter, que d’ailleurs personne ne raconte vraiment autour de moi”, je pense que ça prend du temps.

Emilie Cheyroux: C’est exactement ce que tu m’as dit lors de la projection d’Animale à Albi en mars 2025, que la légitimité est longue à acquérir.

Emma Benestan: Oui, je pense que c’est très dur de se dire que notre intimité vaut une mise en récit. Et je pense que les mises en récit au féminin d’aujourd’hui viennent du fait que cette intimité-là a été beaucoup mise en récit par d’autres parce que les femmes avaient intériorisé une illégitimité et une invisibilisation assez patriarcale. Je me rappelle qu’à Ciné Sup, mes professeurs m’avaient dit que je devais m’inscrire en section scénario à la FEMIS et je refusais catégoriquement. Parier sur moi, c’était inenvisageable parce que j’allais être jugée sur quelque chose que je dévalorisais moi-même, c’est-à-dire le féminin et la diversité dont je suis issue. J’avais aussi l’impression que c’était difficile de contrôler un récit parce que ça semblait tellement lié à des codes que je n’avais pas, des codes plutôt bourgeois que je voyais autour de moi. Alors que le montage, c’est technique. Je me disais que si jamais je pariais sur le scénario, mes parents ne pourraient jamais rembourser le prêt qu’ils avaient fait pour moi. Le montage me permettait de toucher le récit tout en ayant un background technique qui faisait qu’en sortant de l’école, j’avais un boulot. J’aurais aussi pu être assistante monteuse: j’avais un petit côté geek, très forte en maths, et le montage me permettait de rationaliser quelque chose qui me paraissait très grand pour moi, trop grand pour moi et parfois vertigineux. En fait, on touche à l’art et dans les milieux populaires, se dire artiste, c’est compliqué, surtout à dix-huit ans. Donc être monteuse me semblait être la meilleure des idées et la meilleure façon de participer à cette industrie artistique que j’aime tant qui est le cinéma. Pour revenir à votre question, en fin d’année à la FEMIS, on devait chacun faire des films, même si on est pas dans la section réalisation, et les petits films que je faisais touchaient les gens. Je les faisais vraiment de manière très spontanée, un peu libre. J’en ai tourné un premier avec des jeunes en banlieue parisienne: c’était un petit film d’amour qui avait beaucoup plu. Une intervenante m’avait notamment dit que ça ressemblait un peu à Rabah Ameur-Zaïmeche donc ça m’avait un peu donné du courage pour avoir envie d’en faire un autre. Par la suite, j’ai fait mon travail de fin d’études que j’ai tourné entre l’Algérie et la France avec mon père. J’ai reçu quelques commentaires un peu moqueurs parce que je faisais un film pas du tout comme les autres; on était que deux. Moi, j’étais au son et Adrien Lecouturier, chef opérateur image. Moi, j’avais besoin de m’entourer de très peu de gens et en plus je parlais de choses pour le coup très intimes: mon rapport à l’Algérie, à mon père, à l’immigration. Et en même temps, ce premier film produit par la Fémis a fait quelques festivals…

Emilie Cheyroux: Es-ce que vous parlez de Goût Bacon?

Emma Benestan: Je parle de Toucher l’horizon. C’est un moyen métrage qui est allé au festival du cinéma de Brive, au festival du court-métrage de Belo Horizonte au Brésil et au festival Tous Court d’Aix-en-Provence. En fait, c’était un des deux ou trois films de ma promotion qui marchaient le plus en festival, au grand étonnement de plein de gens, pas méchamment car moi aussi, j’étais étonnée de me retrouver à aller dans quelques festivals à Poitiers, à Angers… En fait, j’avais un désir très fort de raconter des histoires et ça m’a donné confiance pour représenter ce que j’avais l’impression que je pouvais représenter en étant une fille d’origine algérienne par mon père et française par ma mère. Je souffrais beaucoup du fait que les minorités d’origine maghrébine ou africaine soient vues de manière aussi violente et toujours dans les mêmes clichés. C’était d’ailleurs le moment des émeutes en banlieue parisienne et je me souviens d’une femme que j’ai croisée à Brive qui s’étonnait de voir mes personnages doux et touchants, et non violents. C’est pour ça que je veux faire des films. En fait, si je te change un petit peu ton idéologie, ça me bouleverse. Je trouve que le cinéma est un véritable outil politique, même quand on fait un film “feel good” et encore plus quand on fait un “feel good”. Moi je ne me pose pas du tout la question d’être originale. Je me dis qu’il faut que cette voix-là existe, que des personnages qu’on a moins vus existent, et que je puisse y infuser des questionnements plus larges l’air de rien, sur le genre, sur les représentations féminines, sur le masculin, en mettant par exemple à l’honneur une fragilité masculine pour la rendre désirable. Je réfléchis à ce que je représente et ce que je donne à voir pour faire un petit peu bouger les mentalités, sans prétention. Que ce soit Fragile ou Animale, qui sont très différents, j’ai construit un sens politique qui m’est très propre. Fragile, c’est une RomCom mais si je mets la fragilité à l’honneur avec ce garçon issu de la diversité qui donne à voir ses émotions et que je la rends désirable, je participe à quelque chose qui me plaît. Et quand une adolescente m’a dit que le film lui faisait penser à Bridget Jones mais avec un mec qui pleure et que je sens qu’elle l’a trouvé touchant, j’ai compris que mon pari était réussi: j’avais réussi à renverser cette espèce d’injonction à toujours la même virilité, encore plus actuellement avec la montée des masculinistes. Ce sont des petits grains de sable.

Emilie Cheyroux: Bien sûr! En fait, pour rebondir sur votre style, ce qui m’avait frappée avec Animale quand je l’ai vu la première fois et puis quand j’en ai appris davantage sur vous, c’est que ce film qui est impressionnant de correspondance à votre personnalité, à votre histoire, à vos convictions notamment en termes de représentation. C’est également un film de genre qui mélange horreur, western, fantastique, et pour couronner le tout, vous mettez comme personnage principal une jeune femme d’origine algérienne dans un milieu hyper masculin. En fait, je me suis demandé comment c’était possible qu’une aussi jeune réalisatrice puisse faire un film comme celui-là alors qu’on nous parle de barrières pour les femmes réalisatrices qui ne doivent surtout pas se tromper avec leurs premiers long-métrages au risque de ne pas pouvoir en faire d’autres.

Emma Benestan: Le film était très dur à réaliser, pas à produire parce que j’ai eu des productrices incroyables qui m’ont très bien accompagnée. On a vraiment essayé de travailler au maximum le scénario. J’avais aussi fait beaucoup de documentaires en Camargue et je connaissais le milieu du cinéma depuis dix ans mais c’est toujours une grande bataille de faire un film effectivement tant que femme. Ce qui a été très dur dans ce film-là, c’est surtout la préparation en Camargue où j’avais passé du temps en documentaire sauf que là, je revenais avec une fiction. Autant en documentaire, je ne commande rien, autant dans un film de fiction, je dis ce que je veux regarder. Et là, ça dérange parce que je veux regarder l’ambivalence de la violence masculine, je veux regarder un milieu que je trouve extrêmement genré et machiste mais comme le cinéma l’est beaucoup aussi en fait. Je veux regarder plein de choses qui sont dérangeantes et que les gens n’ont pas vraiment envie de montrer ou n’ont pas envie que je montre. Et ça, ça a été très violent pour moi parce que d’habitude, je ne fais jamais les films contre les gens. Je n’ai pas envie de les piéger. J’ai voulu être sincère et trouver une forme de vérité. C’est la raison pour laquelle j’allais à toutes les courses camarguaises pour leur montrer que j’avais une passion du taureau. Et à ce moment-là, on s’est compris. Quand j’ai suivi cette fille pendant un an et demi qui était raseteuse, elle m’avait dit que dans l’arène, l’animal voit un autre animal. Il ne voit pas un homme ou une femme. Finalement, on est tous des animaux et l’animal nous rejoint. Et c’est là où j’ai envie d’avoir un féminisme qui crée des ponts plutôt que des fractures, parce qu’en fait les fractures, on les sent tout le temps dans nos vies. J’ai essayé de trouver des ponts et grâce à cela, j’ai eu des gens qui m’ont fait confiance. Après, savoir comment j’arrive à ce moment-là dans ma vie à faire ce film, j’ai à la fois l’impression d’avoir toujours essayé de mener des batailles et en même temps d’avoir beaucoup de chance mais si je devais donner un conseil, ce serait d’être sincère car la sincérité reste. Je sais qu’il y a eu des critiques de mon film comme étant un énième film sur les abus, argument que je trouve en soi problématique, car il y a eu une telle omerta par le passé. Par ailleurs, pendant les quatre ans de l’écriture, je ne me suis pas dit que je le faisais parce que c’était une mode mais parce que j’avais envie de parler de ça, parce que ça me touchait. J’ai toujours été très sincère mais parfois, ça dérange, et parfois les gens accrochent. Encore une fois, je crois tellement au pouvoir de guérison des histoires, comme s’il existait une “chapelle cinéma” qui me permet de rencontrer des gens qui vont dans cette même “chapelle” et qui du coup vont m’aider à réaliser mon film. La Belgique a soutenu le film financièrement car les Belges aiment beaucoup les films de genre et lors d’une rencontre de coproduction, j’ai eu une discussion passionnante sur les films de genre avec un représentant de la télévision belge, et on se comprenait. C’était une des plus belles discussions au tout début de notre financement.

Emilie Cheyroux: et en France?

Emma Benestan: En France, j’ai eu tous les mêmes financements que sur mon premier film. France 3 m’a à nouveau soutenue alors que ce n’est pas évident de soutenir un film comme ça, au contraire de Fragile. Canal+ et la Région Occitanie m’ont soutenue aussi.

Emilie Cheyroux: Ce que je voulais dire aussi, c’est que dans tous les entretiens que j’ai pu voir ou même dans les résumés du film, c’est la course camarguaise qui est mise en avant, pas le drame qui arrive au personnage principal, et heureusement sinon le film serait spoilé. Je n’ai pas non plus envie de dire que c’est secondaire parce que c’est intrinsèque à l’histoire et tu te sers du symbolisme de l’animal et de la relation de Nejma avec le taureau pour amplifier le drame mais, c’est vrai que sur le coup, je n’aurais pas qualifié Animale de film sur l’abus.

Emma Benestan: Oui parce que l’envie du film, elle part du genre qui va raconter quelque chose sur le corps en mise en relation avec le corps de l’animal.

Emilie Cheyroux: Vous parlez souvent du cri final de Nejma comme libérateur et vous le comparez au cri des femmes dans les films d’horreur lorsqu’elles se font tuer. Au contraire, dans le film, elle reprend son pouvoir à travers ce cri. Dans un entretien, vous parlez notamment de votre envie de jouer avec le sous-genre du body horror mais toujours en lien avec vos convictions féministes et je me demandais si vous aviez eu l’impression que cette lecture féministe avait été bien accueillie.

Emma Benestan: En fait, quand mes films sortent, je considère qu’ils ne m’appartiennent plus. Et bien que je sois plus ou moins au courant des critiques positives comme négatives, je me tiens à l’écart et je n’en retire que ce qui peut me servir. En revanche, j’ai été trop heureuse quand le film a fait un tour du monde des festivals de genre, quand j’ai gagné des prix, à Fantastic Fest à Austin par exemple. J’ai aussi gagné un prix à Sitges. On a gagné au moins douze prix internationaux, souvent dans des festivals de genre et jétais trop heureuse parce que je suis une vraie fan de genre. J’ai été biberonnée à ça. J’ai revu tous les films de vampire de genre pour une direction artistique que je faisais sur une série. J’aime Ginger Snap, j’aime le voir Le Loup Garou de Londres. Récemment, j’ai découvert Talk to Me que j’ai adoré. A vrai dire, quand Animale est sorti, j’avais très peur que le film ne soit pas assez ancré dans le genre parce qu’on a quand même eu des coupures budgétaires donc il y a plein de choses qui ont été enlevées qui étaient plus fantastiques qu’au départ. J’avais notamment prévu des fantômes mais on a gardé l’essentiel pour que ce soit un film sur le body horror et la métamorphose. Et en fait, j’étais trop heureuse parce que j’ai appartenu à ce public-là pendant longtemps et j’ai renoué avec ça quand on m’a proposé d’être présidente du jury court-métrage à Gérardmer. J’étais tellement heureuse et tellement fière! Ça m’a aussi touchée parce que le public genre est aguerri et a des codes avec lesquels j’ai joué. Qu’ils aient reconnu une qualité à mon film m’a rendu trop fière. C’était la belle surprise. Après, j’ai l’impression que la lecture féministe s’est quand même faite bien qu’actuellement on a vraiment une vague réactionnaire qui arrive après quatre ans de pause où s’est opérée une mini-déconstruction. Quand j’ai commencé à accompagner le film, j’étais extrêmement choquée de certains moments où il fallait presque pas dire le mot “féministe” pour pas faire peur aux gens. J’ai l’impression que c’est un peu une mascarade économique: tantôt ça fait peur, tantôt ça fait vendre. Moi, encore une fois, le seul endroit où je peux prétendre être, c’est l’endroit de la sincérité et j’ai l’impression que le film a bouleversé des gens. Quand il touche, il touche vraiment.

Emilie Cheyroux: C’était exactement la réaction des spectateurs lors de la projection aux festival Les Oeillades à Albi en novembre 2024: ils étaient bouleversés. Pour en revenir au backlash féministe, malgré tout, j’imagine que vous avez remarqué des changements positifs ces dernières années. Vous avez notamment pu faire appel à une coordinatrice d’intimité si je ne me trompe pas?

Emma Benestan: Oui pour Animale, ce qui n’était pas le cas pour Fragile. Franchement, ça m’a changé la vie. Désormais, je ferai toujours appel à une coach d’intimité car il faut travailler les scènes intimes comme un chorégraphe. On ne peut pas créer de l’alchimie avec l’intimité des gens. Donc il faut répéter les scènes comme on le fait avec toutes les autres scènes. En fait, cette espèce de culte de la virginité du moment, je ne veux pas la vivre: je la trouve très patriarcale parce que c’est aussi le culte de la virginité tout court. Je n’ai pas envie de prendre quoi que ce soit sans que l’autre ne soit au courant. Par ailleurs, la coach d’intimité a une parole que je ne peux pas avoir parce que je suis biaisée: je dois faire ma scène. Donc avoir quelqu’un qui peut trouver des solutions tout en prenant en charge le mental émotionnel de mes comédiens et leurs propres limites, cela change la vie. La coach que j’ai utilisée ne m’en a pas parlé mais j’ai pu faire tout ce que je voulais. Je sentais qu’il y avait aussi une tierce personne qui était là pour faire respecter en toute transparence et en toute bienveillance les limites de chacun. On touche à l’intime et pour que personne ne se sente endommagé, il faut le faire avec le prisme du travail et de la chorégraphie. En tournant Fragile, je me suis sentie gênée.

Emilie Cheyroux: Effectivement, il y a plus de scènes intimes dans Fragile puisque vous mettez en scène une histoire d’amour.

Emma Benestan: Oui et s’il y avait eu une coach d’intimité, le ressenti n’aurait pas été le même. J’ai un peu bâclé la scène intime alors que je voulais érotiser le corps masculin mais la gêne m’a stoppée.

Emilie Cheyroux: Pour en revenir à ton parcours, et notamment à la FEMIS, vous me disiez que la parité était respectée dans les écoles de cinéma mais qu’on ne la retrouve pas dans le monde du cinéma à la sortie de l’école.

Emma Benestan: Cette information, je l’ai entendue dans une émission de télé où Julia Ducornau en parlait, et je m’étais rendue compte qu’elle avait totalement raison. Dans les endroits de pouvoir, c’est-à-dire chef opérateur ou chef déco, on retrouve plus d’hommes, bien qu’il y ait des exceptions. En revanche, les postes de monteuses et scriptes sont plutôt pris par des femmes. Elles ont aussi un certain pouvoir mais ce sont plus des postes d’accompagnement.

Emilie Cheyroux: Du coup, du côté des réalisatrices, quel est ton sentiment?

Emma Benestan: Dans ma promotion, il n’y avait qu’une seule réalisatrice, parmi les six. Elle n’a pas fait de films après. Dans les promotions en dessous, il y avait Léa Mysius et Lola Quivoron qui ont fait des films après, mais Léa n’était pas en réalisation, elle était en scénario. Lola était en réalisation et a mis sept ans à faire son premier long-métrage. Les femmes réalisatrices, en fait, je n’en voyais pas beaucoup bien que j’en entendais parler. J’entendais parler de Claire Burger qui était en montage. Quand je suis rentrée, cela faisait quatre ans qu’elle était dans l’école.

Emilie Cheyroux: Est-ce c’est un problème de légitimité selon vous ?

Emma Benestan: C’est sûr! Je pense aussi qu’il y a une misogynie inconsciente aussi même au niveau des budgets. A combien de femmes réalisatrices a-t-on donné plus de dix millions?

Emilie Cheyroux: Quasiment aucune.

Emma Benestan: Audrey Diwan sur Emmanuelle mais après qu’elle ait obtenu un lion d’or pour L’événement, qui est un magnifique deuxième film. Emmanuelle a moins bien marché parce que à mon sens, une femme qui parle des femmes et de son désir, ça ne marche pas. Et clairement, les échecs pour les femmes sont beaucoup plus durs. C’est plus difficile de se relever que pour les hommes et je pense aussi que la maternité est une vraie question. Mes amies qui ont des enfants ont toutes fait deux ou trois ans de pause et par la suite, c’est compliqué parce qu’elles ont certaines contraintes. Par exemple, en festival, je ne suis jury qu’avec des hommes ou des femmes qui n’ont pas d’enfants parce que tu te sens vite coupable dans ta maternité si tu n’es pas présente pour tes enfants. Et je pense qu’on est notre pire ennemie. Bien évidemment, il y a tout un système autour mais je pense que ça passe beaucoup par le regard qu’on a de nous-mêmes. C’est pour ça que quand je vais accompagner mon film et que j’ai des jeunes filles qui viennent me voir pour me demander comment j’ai fait, je suis trop heureuse qu’elles se disent que c’est possible. Mais en réalité, jusqu’à mes trente ou trente-cinq ans, je n’ai pas forcément conscientisé le problème. Ce sont certaines expériences, qui m’ont confronté à la misogynie, qui m’ont ouvert les yeux. Je me rappelle de certaines remarques sur mon corps parce que je m’étais mise en maillot de bain pour tourner dans l’eau: elles m’ont fait culpabiliser alors qu’en fait, lorsqu’un réalisateur se met en maillot pour aller filmer une scène dans l’eau, personne n’a rien à dire. Ces moments où j’étais renvoyée à ce que j’étais en tant que femme m’ont profondément gênée. Je trouve que c’est ça qui est très difficile dans les métiers de pouvoir et dans la gestion de notre féminité. Par exemple, sur Animale, j’ai mis un short avec des bottes parce que c’est ma façon de rentrer dans l’ambiance du film: j’ai eu des remarques toute la journée sur mes jambes. Pour moi, cette injonction à rentrer dans le personnage du réalisateur débordé qui arrive sur le plateau en jogging est en contradiction avec l’injonction qu’ont les femmes de toujours être belles quand elles accompagnent leur film parce qu’on doit te photographier tout le temps. Et en fait, je me demande comment, en tant que femme, on peut ne pas tomber dans la colère ou la violence alors qu’on est pas entendues. C’est ce dont parle Mon vrai nom est Elizabeth d’Adèle Yon. A force de dire les choses et de ne pas être entendues, on finit par s’énerver mais on passe pour des femmes pénibles. Et dans ce cas-là, on nie ma fragilité, mon travail et mon droit à ma propre image. Je suis d’accord avec le sociologue qui disait très justement que le féminisme, ce n’est pas les grandes histoires, ce sont les histoires de tous les jours où l’on subit du machisme et où l’on se tait face à des hommes qui imposent leur pouvoir. L’ironie de la situation, c’est que je me suis déplacée pour parler d’un film féministe et de la question du consentement. Je trouve qu’en tant que femme, on a quand même beaucoup plus de mal à se faire respecter même sur des grosses décisions. Sur un film, je me rappelle avoir choisi des chefs opérateurs hommes, pas volontairement parce que je l’avais proposé aussi à une amie qui ne pouvait travailler sur aucun de mes films, à ma grande déception. Je me suis rendu compte que je les utilisais au niveau de la direction de production ou pour que mes choix très forts artistiques et économiques soient acceptés, parce que je voyais bien que c’était plus entendu venant d’un homme. Il y a vraiment tout un conditionnement culturel autour des valeurs dites féminines telles que la souplesse, la douceur, la bienveillance qui sont liées à une forme de docilité en fait. Dès que tu adoptes un comportement dit masculin en prenant des décisions et en commandant, il y a toujours des gens que ça dérange. Et ce n’est pas forcément que des hommes.

Emilie Cheyroux:  Mais aujourd’hui, est-ce que vous vous sentez suffisamment légitime pour non seulement adopter ce comportement-là sans culpabilisation mais aussi être sereine par rapport aux films que vous réalisez?

Emma Benestan: J’ai toujours du stress mais j’essaie de moins écouter la petite voix intérieure qui nous pourrit la vie. Pour cela, le livre de Mona Chollet m’a beaucoup aidée. Ma grande problématique du moment, c’est de comprendre les mécanismes que j’ai intériorisés en tant que femme, et de gagner encore en légitimité en me rappelant de la sincérité que j’ai mise dans chaque film. Je veux ardemment arrêter d’écouter cette petite voix parce qu’elle empêche beaucoup beaucoup de femmes de faire des grandes choses. Or, je pense qu’il faut vraiment avoir de l’ambition et des rêves, et avoir cette chambre à soi comme dit Virginia Woolf, un jardin intérieur à nourrir. La révolution intérieure de Gloria Steinem m’accompagne beaucoup. Je trouve cet ouvrage bouleversant et magnifique. Il m’a permis de comprendre que ce qui nous manque est en nous et qu’on a pas besoin de le chercher chez un partenaire. J’ai toujours pensé, à tort, que mes compagnons réalisateurs étaient plus légitimes que moi, alors que je faisais tout autant de films. Je pense qu’il faut travailler sa confiance en soi pour ne pas être poreuse aux failles d’un conditionnement culturel qui nous pousse tout le temps à nous culpabiliser et à nous sentir illégitime. Aujourd’hui, mon combat c’est de me faire entendre sans passer par quelque chose de radical.

Emilie Cheyroux: Une dernière question: vous avez prononcé le mot “rêve” et je remarque que vous avez réalisé des documentaires, touché à la comédie, au film de genre… De quoi rêvez-vous désormais? J’imagine que vous allez toujours continuer à faire des films qui cassent les codes.

Emma Benestan: Je rêve d’un grand film d’aventure et de capes et d’épées. Un grand film romanesque médiéval avec des femmes. Ce ne serait plus le roi Arthur mais les femmes au premier plan, ce qui manque. Game of Thrones ou House of Dragons, qui sont semi-fantastiques, sont des contre-exemples certes, mais il y a un manque du côté u film historique médiéval.

Emilie Cheyroux: C’est ambitieux comme projet, et coûteux, non?

Emma Benestan:  Oui, mais c’est ce dont je rêve. Je crois qu’il y a des choses qui nous appellent très profondément et qu’on avise par la suite.

Emilie Cheyroux: On a plus qu’à vous souhaiter bonne chance alors.

Emma Benestan: Merci !

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