Projection:Outrage (USA, Ida Lupino, 1950)
Mardi 4 février à 20h au Cinéma Utopia – Montpellier
Présentée par Cristelle Maury (Université Toulouse Jean Jaurès) et David Roche (Université Paul-Valéry Montpellier 3).
Outrage (USA, Ida Lupino, 1950)
« Ida Lupino possédait d’extraordinaires talents, dont celui de la mise en scène. On se souvient de son travail d’actrice exigeant et rayonnant, mais ses magnifiques réussites de cinéaste sont un peu restées dans l’ombre, ce qui est injuste. Elle fut une véritable pionnière, et ses films sont de remarquables morceaux de musique de chambre traitant de sujets très hardis d’une façon très claire, presque documentaire. Ses films marquent une date dans l’histoire du cinéma américain. Les films de Lupino étudient les âmes blessées d’une façon très méticuleuse et décrivent le lent et douloureux processus par lequel les femmes tentent de se battre avec leur désespoir, pour redonner un sens à leur vie. Ses héroïnes sont toujours d’une grande dignité, à l’image de ses films. C’est une œuvre marquée par l’esprit de résistance, avec un sens extraordinaire de l’empathie pour les êtres fragiles ou les cœurs brisés. » (Martin Scorsese, Les Cahiers du cinéma, 1996)
Comédienne américaine vue chez Fritz Lang, Nicholas Ray ou Raoul Walsh, Ida Lupino fonde à la fin des années 40 un studio de production de cinéma indépendant en marge d’Hollywood, avec son compagnon, l’écrivain Collier Young. Ensemble, ils produisent, parfois écrivent, une poignée de films à petit budget remarquables qu’Ida Lupino réalise elle-même. Des films sensibles, aux sujets de société très audacieux pour l’époque et filmés sans détour, tels que l’abandon d’enfants (Avant de t’aimer), la maladie (Faire face), la bigamie (Bigamie) ou, dans le cas d’Outrage, son troisième film, les répercussions traumatiques d’une agression sexuelle.
Dans une petite ville américaine, Ann Walton, une jeune comptable, vient de se fiancer à Jim Owens, qu’elle fréquente secrètement. Mais un soir, à la sortie de son travail, elle est agressée sexuellement par un homme. Traumatisée par l’événement, ne supportant pas la sollicitude et la curiosité des personnes qui l’entourent, Ann prend la décision radicale de fuir la ville et de changer d’identité.
À une époque où le cinéma américain est régi par la censure (le Code Hayes) et où la représentation d’un viol ne doit être que suggérée, la frontalité avec laquelle la cinéaste s’empare d’un sujet aussi tabou étonne (même si le mot lui-même n’est jamais prononcé). D’abord parce que Lupino est une formidable metteuse en scène. Il faut voir la maîtrise avec laquelle elle compose son film : les choix de cadres et de découpage ; la place accordée à la lumière, alternant entre les codes du film noir et ceux d’un cinéma plus réaliste ; l’importance du son, comme révélateur des traumatismes de l’héroïne. Il étonne aussi par l’intelligence de son écriture. En épousant le point de vue quasi unique d’Ann, le film décrit ainsi avec une très grande justesse les conséquences de cette agression sur son corps et sur sa psyché : la sidération, la honte, l’amnésie traumatique, la mémoire du corps. Rares sont les œuvres qui, encore aujourd’hui, traitent le sujet avec une telle finesse. Qui pourrait croire que l’une d’entre elles date de 1950 ? Un film court et puissant, aux résonances très actuelles. « Ce que j’ai fait de mieux » dira Ida Lupino.