Amandine Gay

Profession : Réalisatrice

Nationalité : Française

Formation : Sciences Po Lyon

Date de l’entretien :
2 janvier 2025

Interviewée par :
Anne Crémieux & Hélène Charlery


Biographie : D’abord actrice, Amandine Gay est poussée à écrire ses propres scénarios pour échapper aux rôles stéréotypés qui lui sont immanquablement proposés. Face à la frilosité des maisons de production et de distribution, elle autoproduit son premier documentaire, Ouvrir La Voix (2017), témoignages de femmes noires vivant en France. Sa société, Bras de Fer Production et Distribution, poursuit avec Une histoire à soi (2021), un documentaire sur l’adoption internationale. Créatrice et chercheuse, elle est également l’autrice de plusieurs préfaces et articles dans des collectifs universitaires et publie en 2021 l’essai autobiographique Une poupée en chocolat (La Découverte), autour de sa propre adoption, en France. Au moment de l’entretien, elle termine Ballroom, une série documentaire sur le voguing à Paris, ainsi qu’un deuxième livre, Vivre, libre.

Hélène Charlery : Quel a été votre parcours jusqu’à votre arrivée dans l’univers du cinéma ?

Amandine Gay : Je n’ai pas eu un parcours linéaire. J’ai fait Sciences Po Lyon en communication avec l’idée d’être journaliste. Mais on nous répétait qu’on ne devient pas journaliste parce qu’on aime écrire. « On n’est plus à l’époque de Victor Hugo : il faut écrire ce qui intéresse les Français et ce que vous demande votre rédacteur en chef. » Comme moi, j’aimais écrire et je voulais donner mon avis, je me suis tournée vers le documentaire parce qu’on reste dans le réel et j’ai l’impression qu’on peut exprimer sa subjectivité.

Hélène Charlery : Comment s’est faite la transition ?

Amandine Gay : En deuxième année, j’ai fait mon stage à Lussas où Ardèche Image organise les états généraux du film documentaire. J’organisais Les Rencontres de Saint Laurent où les jeunes réals, prods et diffuseurs se rencontrent et se forment. J’avais accès à leur médiathèque documentaire, une des plus grosses d’Europe, en plus des films du festival. Et puis c’était super parce que c’est un petit village, on buvait de la marquisette, tout le monde était très sympa.

 

Hélène Charlery : Ce stage a été un déclencheur ?

Amandine Gay : Je suis retournée à Lussas trois ou quatre ans d’affilée comme bénévole et j’ai un peu tout fait. J’ai même été chauffeur, j’ai conduit Pennebaker : c’est un de mes grands moments de ma vie ! J’ai géré les bénévoles, j’ai tenu le bar. J’ai longtemps continué à traduire du français vers l’anglais pour la vidéothèque et la médiathèque. Encore une occasion de regarder beaucoup de films.

Anne Crémieux : Et Sciences Po dans tout ça ?

Amandine Gay : J’ai fait mon mémoire de fin d’études et je suis partie un an en Australie où j’ai fait un semestre d’études de cinéma. J’ai pris un cours où il s’agissait de réaliser un court-métrage en équipe de quatre. Tout le monde voulait réaliser et monter si bien que je me suis retrouvée à la production. Sur le coup, j’étais déçue mais ça m’a été très utile ensuite pour autoproduire mon premier film.

Anne Crémieux : Et après l’Australie ?

Amandine Gay : Après l’Australie, j’ai voyagé en Nouvelle-Zélande, en Australie aussi, en Thaïlande. Puis je suis allée vivre six mois à Londres. J’avais eu un parcours scolaire très carré, j’ai eu mon master à 21 ans et j’avais l’impression de le faire pour mes parents. À 23 ans, quand je suis rentrée de mes périples, je me suis installée à Paris pour faire le conservatoire d’art dramatique, de 2008 à 2010, parce qu’en fait, j’en avais toujours eu envie. J’ai donc commencé à travailler comme comédienne autour de 2009. J’avais un agent, je faisais l’expérience des castings terriblement stéréotypés de l’époque. Le bon côté, c’est qu’il y avait enfin quelques rôles pour les filles noires, mais seulement en tant que travailleuses du sexe, sans papiers, avec un accent africain ou caribéen, etc.

Anne Crémieux : Vous avez réagi comment ?

Amandine Gay : Ça a commencé à vraiment me fatiguer. J’avais un ami directeur de casting auprès de qui je me plaignais beaucoup et qui m’a dit que je n’aurais jamais les rôles que je voulais par une carrière classique, qu’il fallait que je me mette à écrire. Ce que j’ai fait, on devait être en 2012. Ça a été tout aussi frustrant car mes multiples projets de fiction ne voyaient jamais le jour.

Hélène Charlery : C’est ce dont parle Ouvrir La Voix, en fait ?

Amandine Gay : Oui, c’est ce qui m’a donné l’idée de faire un documentaire sur l’expérience des femmes noires en France. Je venais de rencontrer mon conjoint, Enrico Bartolucci, qui était photographe à l’époque mais qui se lançait dans le documentaire. Il avait les compétences techniques et le matériel. Une Blackmagic Pocket, un micro HF : on pouvait faire le film à la maison !

Anne Crémieux : Donc vous avez fait le film ensemble ?

Amandine Gay : Au départ, je voulais faire le film en non-mixité de filles racisées, c’était logique vu le sujet. Sauf qu’en 2014 à Paris, je n’avais personne sous la main. Enrico ne s’est pas vexé et a accepté de le faire en tant que chef-op, monteur et ingénieur son. C’est comme ça qu’est né Ouvrir La Voix.

Anne Crémieux : Comment commence-t-on un documentaire comme ça ?

Amandine Gay : Quand on a commencé avec Enrico, j’avais déjà écrit le film. J’avais déjà fait 45 pré-entretiens avec des filles noires. 24 ont accepté d’être dans le documentaire. Le seul critère était qu’elles soient d’accord avec ma narration, vu que c’était un film très politique. Tout est autoproduit et tourné chez nous en 2014, monté au Canada en 2015 et à l’été 2016 parce qu’entre-temps, j’avais repris mes études à Montréal en sociologie et on essayait d’immigrer au Canada. On a commencé à rencontrer des gens de l’industrie avec notre film sans agrément de production, sans feuilles de paie…

Anne Crémieux : Et ça a été un problème pour le faire distribuer ?

Amandine Gay : Oui, sans feuille de paie, pas d’agrément de production, donc pas moyen d’être distribué de façon classique. Seules de petites boîtes de distribution nous proposaient des contrats qui ne nous convenaient pas. On avait tout fait, on avait des fans par les réseaux sociaux et par toutes les projections publiques d’extraits du film, etc. Il était hors de question qu’une boîte de distribution récupère tout notre travail et s’octroie 70 % des recettes avec tous les frais de promotion à notre charge. On a préféré parier sur nous : en 2017, on a monté Bras de Fer Production et Distribution.

Hélène Charlery : C’est Bras de Fer qui a sorti le film ?

Amandine Gay : Oui, on a décidé de sortir le film en salles nous-mêmes. Si ça marchait, tout était pour nous, et si ça ne marchait pas, tant pis. Il nous fallait 20 000 € pour la post-production (étalonnage, mix 5.1, etc.) : on a fait un crowdfunding, ce qui a permis de tester le public et de le constituer. Le premier cut durait 3 h. L’heure qu’on a coupée a été mise en ligne sous forme d’extras sur YouTube. Chaque semaine, je partageais un extra pour montrer combien les scènes coupées étaient bien, alors imaginez comme le film va être super !

Anne Crémieux : Est-ce que ça a marché ?

Amandine Gay : Oui, on a récupéré 14 000 €, je crois. Ça nous a donné aussi beaucoup de contacts, de relais. Enrico a fait la photo d’une fille qu’il avait croisée à la fac et un ami nous a peint l’affiche. On a mobilisé notre entourage, c’était très DIY.

Hélène Charlery : Et comment avez-vous réussi à le distribuer ?

Amandine Gay : En France, pour compter comme sortie nationale, il faut au moins une salle à Paris. Ce n’était pas évident. La première salle qui a dit oui, c’est le Saint-André-des-arts, en respectant ma condition de projeter avec les sous-titres sourds et malentendants.

Anne Crémieux : Pourquoi cette demande ?

Amandine Gay : Parce qu’entre-temps, j’avais été approchée par Eve Caristan, interprète LSF (langue des signes française), qui avait proposé de faire l’interprétariat gracieusement aux projections d’Ouvrir La Voix. Elle est afro-descendante. Je m’étais rendu compte que ça nous amenait tout un public de personnes sourdes et malentendantes qui racontaient le peu de séances qui leur étaient accessibles.

Anne Crémieux : Un public qui est venu au Saint-André-des-arts ?

Amandine Gay : Oui, ils viennent parfois de loin.

Hélène Charlery : Est-ce que c’était la seule salle ?

Amandine Gay : Non, car Boris Spire, du cinéma l’Écran à Saint-Denis, a une politique de soutien des cinéastes locaux. Comme je vis à Saint-Denis, il a tout de suite accepté de programmer Ouvrir La Voix. Ces deux salles nous ont permis d’aller en voir d’autres : on a eu six salles en région.Le dimanche avant la sortie du film, j’ai reçu un appel de la part de Bertrand Roger, programmateur chez MK2, qui a pris le film au MK2 Beaubourg et au MK2 Quai de Loire. Et ça a eu un gros impact. On est resté huit semaines à l’affiche, on a fait 8 000 entrées au MK2 Beaubourg et plus de 20 000 entrées en tout ce qui, pour un premier documentaire autoproduit et auto-distribué, est exceptionnel. Un vrai carton pour un doc. MK2 Films nous a ensuite contactés pour lesdroits télé et les droits internationaux du film. Avec ça, on a récupéré notre argent.

Hélène Charlery : Est-ce que ça a aidé pour la suite ?

Amandine Gay : Ça nous a lancés dans l’industrie. Pour ce premier film, on n’y connaissait rien. Boris de L’Écran nous a aidés, de la taille des affiches à la méthode pour faire paraître la sortie de notre film sur Allociné… Je faisais partie d’un groupe Facebook de femmes noires perdues dans les industries blanches (pas seulement de cinéma). J’ai mis un message : « est-ce que quelqu’un connaît un vrai producteur de cinéma ? »

Hélène Charlery : Est-ce que quelqu’un a répondu ?

Amandine Gay : Binetou Sylla de Syllart Records, qui est un label de musique, m’a mis en lien avec Charles Gillibert de CG Cinéma. Une grosse pointure : il a été quatorze ans chez MK2, il a produit Gus Van Sant, Abbas Kiarostami, et ça faisait cinq ans qu’il avait monté sa boîte de prod. Sauf qu’on ne s’était pas renseigné. Il a dû nous prendre pour des zozos avec nos questions sur les visas d’exploitation et le fonctionnement du CNC ! Mais il a été très gentil, nous a toujours répondu de façon très respectueuse, on a même pensé à l’inviter à la fête de sortie du film et après on l’a complètement oublié jusqu’à ce qu’il m’appelle en novembre 2017 pour prendre un café. Il avait parlé à Bertrand Roger qui lui avait dit que le film marchait bien, il voulait nous féliciter. Le mois suivant, on arrive les mains dans les poches avec Enrico à ce qui était clairement un rendez-vous professionnel : il voulait savoir si on avait des projets.

Hélène Charlery : Du coup, vous n’aviez rien préparé ?

Amandine Gay : Non mais on avait déjà le projet de faire un film d’archives sur l’adoption internationale. Il était intéressé et proposait d’investir dans le développement. On ne savait pas si c’était sérieux, on ne savait rien sur lui. On a dit que suite à notre première expérience, on voulait coproduire à 50 sur 50 et il n’était pas contre. On lui a dit qu’on allait voir d’autres gens mais au final, on n’a vu personne parce que dès qu’il est parti, on a tapé son nom dans un moteur de recherche et on a vu qui c’était ! Vu sa réputation et qu’il acceptait le 50/50, on a signé en janvier 2018 avec CG Cinéma pour la copro d’Une histoire à soi dans les règles de l’art, avec agrément de production, et le montage avec France 2 Cinéma. Charles trouvait l’argent et on fabriquait le film avec le soutien de son back office. On a, entre autres, eu une assistante de prod sur le projet, c’était très agréable.

 

Anne Crémieux : Donc ça a été relativement vite ?

Amandine Gay : Oui, on devait le sortir à l’été 2020 mais il y a eu le Covid. Une vraie catastrophe pour nous. Avant le Covid, on avait été sélectionné à Sundance et Une histoire à soi devait sortir dans 80 salles. Sauf qu’en novembre 2020, Sundance a été annulé en présentiel et 70 films ont été retirés, dont le nôtre. Quand on est sorti en salles à l’été 2021, 150 films français n’étaient pas sortis pendant un an et demi et au lieu de 80 salles, on en a eu 22. C’était horrible car Ouvrir La Voix, sorti dans 11 salles, a fait plus d’entrées qu’Une histoire à soi. 8000 entrées : ce qui est bien en soi vu le contexte de sortie, mais on était très déçus. On avait rêvé de Sundance et des entrées qu’auraient pu générer les 80 salles.

Hélène Charlery : Comment rebondit-on après ça ?

Amandine Gay : Après ça, j’ai eu des envies de fiction. Et on a eu les papiers pour le Canada où on s’est installé à l’été 2022. Il y avait beaucoup de programmes pour les personnes racisées, je voulais faire des formations. Mais au printemps 2023, j’ai été recontactée par une jeune boîte de prod que j’avais rencontrée à Paris : deux producteurs qui ont la trentaine, dont l’un qui est aussi noir et adopté. Ils voulaient développer une série de fiction sur l’adoption. Ils m’ont mise en binôme avec une scénariste noire, lesbienne, Elina Gakou-Gomba, pour qu’on développe une série de fiction sur l’adoption. J’ai eu la confirmation qu’en effet, j’adore la fiction, et ça s’est super bien passé. On a livré la bible tout récemment, à l’été 2024. Et en novembre 2023, Elina a été contactée par une autre boîte de prod pour développer un dossier pour une série documentaire sur la scène ballroom parisienne et le voguing. Elle leur a tout de suite parlé de moi en réal et on a co-développé la série documentaire, 5 x 30 minutes. La production a commencé en mai 2024 et actuellement, on monte. Normalement, on doit livrer en avril 2025. À nouveau du documentaire. Mais j’aimerais un jour réaliser de la fiction.

Hélène Charlery : Vous avez des projets spécifiques ?

Amandine Gay :  Plein. Mais c’est toujours compliqué de faire le passage documentaire-fiction. Et je suis autrice, j’ai écrit un certain nombre d’articles et de chapitres dans des livres collectifs, et mon premier livre est un essai autobiographique sorti à la Découverte en septembre 2021. Je commence l’écriture de mon deuxième, qui va sortir, toujours à la Découverte, en septembre 2025.

Anne Crémieux : Bravo ! Et ça marche bien ?

Amandine Gay : Oui, il s’est vendu à 7 000 exemplaires. Il est aussi sorti au Québec et les droits italiens viennent d’être acquis par Fandango. On discute actuellement des droits en anglais. Le second est aussi autobiographique, mais moins académique que le premier et je vais vraiment essayer de m’en tenir à 200 pages.

Anne Crémieux : Pour revenir à Ouvrir La Voix, vous avez fait de nombreuses séances de présentation, qu’elles ont été les réactions ?

Amandine Gay : J’avais peur des réactions violentes ou antagonistes. J’en ai eu très peu. Paradoxalement, plutôt moins fréquemment que pour Une histoire à soi où on a dû sortir de la salle au moins trois fois, avec Enrico. Ça ne m’était jamais arrivé sur Ouvrir La Voix oùj’ai dû avoir 3 ou 4 séances problématiques sur 120. Il faut dire que pour Ouvrir La Voix, je disais toujours : « Pour rester dans l’esprit du film, je vous propose qu’on laisse la parole en priorité aux concernés ». À l’exception des séances, notamment en milieu rural, où il y avait très peu de personnes racisées et je ne voulais pas les mettre sur la sellette. Mais quand les femmes noires prennent la parole au début pour dire que c’est leur expérience, que ça fait du bien de voir qu’elles ne sont pas folles, ça neutralise les réponses défensives de la part de personnes blanches qui tendent tout de suite à la salle. Elles sont obligées d’écouter et de se décentrer. Parfois j’ai oublié de le dire et ça n’a pas manqué. Après, le film est quand même long, 2 heures de personnes plutôt drôles, plutôt sympathiques qui partagent leur vie, globalement ça fonctionne. Les gens écoutent et sont plutôt dans l’empathie.

Anne Crémieux : Donc, pas ou peu de réactions négatives ?

Amandine Gay : Il y avait plusieurs courants de réactions de défense. Les personnes racisées non noires ou des hommes noirs demandaient pourquoi seulement les femmes noires ? Il fallait faire de la pédagogie de genre, expliquer l’intersectionnalité. Il y avait deux types de réactions négatives de personnes blanches, les blancs de gauche paternalistes qui expliquaient qu’ils travaillaient avec les Sans-Papiers depuis 20 ans et « je peux vous dire que les femmes noires, c’est pas ça, hein. Votre film n’est pas représentatif. Les femmes noires n’ont pas fait autant d’études… » Et il y avait ce que j’appelle le « Printemps républicain », « tout ne se réduit pas à la race, nous sommes tous des êtres humains, nous avons le sang rouge », etc. Ça n’allait pas tellement plus loin. Et comme c’est toujours les mêmes réactions, ce n’est pas compliqué de répondre. Je dirais que les séances les plus déroutantes, mais du coup les plus marrantes aussi, c’est avec les scolaires.

Hélène Charlery : Les réactions n’étaient pas les mêmes ?

Amandine Gay : Disons qu’on a des questions auxquelles on ne s’attend pas. Les collégiens notamment. En banlieue parisienne, dans des contextes très mixtes racialement, beaucoup de filles ne sont jamais allées à Paris, elles n’ont du coup pas encore fait l’expérience du racisme systémique. Elles pouvaient être très piquées et me dire « Moi, madame, je suis pas une victime. Pourquoi elles sont à se plaindre ? Moi, j’ai jamais vécu de racisme. » Je leur disais d’attendre le stage de troisième. Tant mieux si vous n’avez jamais vécu ça, mais peut-être que quand vous allez chercher un appartement à Paris dans quelques années, vous allez vous rappeler du film. Et est-ce que dire qu’il y a des problèmes, c’est être une victime ?

Anne Crémieux : Et les réactions les plus marrantes ?

Amandine Gay : Les scènes avec Rebecca dans la pièce de théâtre où elle est nue, en scolaire, c’est cinq minutes d’hilarité générale. Ils sont toujours extrêmement choqués. Et puis il y a la question de l’homosexualité. Vu que je suis une femme noire, ils ne disaient jamais rien de grave mais demandaient tout de même, « Madame, c’était obligé de mettre des lesbiennes, et tout ? » Je répondais qu’il y a des lesbiennes chez les noirs, et que moi, je suis bisexuelle par exemple. Ils étaient tout étonnés.J’aime beaucoup les scolaires en banlieue, en milieu rural, je trouve ça très mignon. C’était drôle, ça a créé beaucoup de conversations. Et les profs qui nous faisaient venir accompagnent vraiment leurs élèves.

Hélène Charlery : Ce sont les profs qui vous invitent ?

Amandine Gay : Souvent, oui. On a une fois été invité au collège de Garges-lès-Gonesse par un club féministe qui s’appelle « De Simone à Beyoncé ». Dans un autre, c’était le journal de l’école où on se faisait interviewer par un petit garçon dont il était évident qu’il était gay et une fille qui était déjà super féministe et remontée. Ça leur permet aussi à eux de s’exprimer. C’est le rôle du film, de permettre d’aborder certains sujets dans la classe. C’est aussi l’utilité des extras en ligne. Ils ont tous plusieurs milliers de vues, les profs les utilisent en classe. Il y a un extra sur le colorisme, par exemple. Ça sert à lancer des conversations.

 
Anne Crémieux : Ouvrir La Voix m’a frappée car en école de cinéma, on apprend souvent qu’il ne faut pas faire un docu où on se contenterait de cadrer des visages (talking heads), qu’il faut raconter le documentaire par l’image, sinon, autant faire de la radio. Pourquoi le choix de presque uniquement cadrer des visages pour Ouvrir La Voix et d’utiliser majoritairement des archives dans Une histoire à soi ? Toujours sans narration, seule la voix des participantes et participants. Et quel est l’ingrédient qui fait que cela fonctionne complètement : quand on lance le docu, on ne peut plus s’arrêter et on ne voit pas le temps passer ?

Amandine Gay : Il faut dire que j’ai la chance de ne pas avoir fait d’école de cinéma. J’ai étudié le cinéma un semestre en Australie, c’était intéressant, ça m’a formée, mais ça ne m’a pas formatée. Et en effet, les gens s’imposent beaucoup de règles. Par exemple, on a travaillé avec une cadreuse qui bossait beaucoup à France Télé et elle énonçait des quantités de règles : on ne sert pas sur le menton, on ne coupe pas le haut de la tête… Bien sûr qu’il y a des règles à respecter, comme les 180 degrés ou de rester stable pour éviter de donner la nausée, mais pourquoi pas faire des extra gros plans ? Si le menton disparaît pendant un moment, où est le problème ? J’entendais ce qu’on lui avait dit de ne pas faire, à l’école. C’est aussi une question de snobisme. Non seulement le documentaire et la télé sont des genres mineurs, mais le talking heads est un genre mineur du documentaire parce que c’est utilisé en reportage télévisé alors qu’en fait, en soi, ça peut être génial. La preuve : Talking Heads de Kieślowski est un documentaire magnifique.

Hélène Charlery : Donc c’était un choix ?

Amandine Gay : Oui. On a beaucoup réfléchi au cadre avec Enrico. On voulait que ce soit très serré mais toujours joli. Sans moyen, on avait aussi l’influence de Dogma, le collectif de cinéma, pour adopter des choix esthétiques forts sans moyen. Par exemple, il n’y a pas de musique par manque de moyens donc le rythme, c’est le montage en jump cut. On n’a pas d’argent pour l’éclairage donc ce sera en éclairage naturel pour que les filles soient les plus belles possible. En tant que comédienne, on me disait beaucoup qu’il ne fallait pas employer trop les noir.es parce que c’est plus difficile à éclairer, ce qui est absurde, ça s’apprend, il faut savoir régler sa caméra. On avait un avantage : Enrico a beaucoup filmé du spectacle vivant, ça faisait des années qu’il photographiait et qu’il filmait des artistes noires ou arabes. Il sait faire ça très bien, il faisait mes photos de comédienne. Et surtout, on s’est demandé comment la forme peut le mieux retranscrire le propos du film ? Il s’agit de mettre les femmes noires au centre, à tout point de vue. On ne nous écoute pas, on nous coupe la parole, on sait mieux que nous. Donc pas d’experts, pas de voix off, pas de point de vue surplombant. On ne saura pas qui est sociologue et qui a arrêté l’école en troisième.

Anne Crémieux : Les personnes ne sont jamais présentées ?

Amandine Gay : Non, on ne connaît que leurs noms. C’est pour ça que j’adorais quand les gens disaient que ce n’était pas représentatif car elles ont fait trop d’études. C’est faux, le montage fait qu’elles ont l’air d’avoir toutes le même capital culturel, mais ce n’est pas le cas. Si on pose les bonnes questions aux gens, qu’on les traite avec respect, tout le monde peut avoir l’air intelligent. La seule qui avait une vision globale et qui porte le discours du film, c’est moi. Mais si on donne la parole pendant 4 heures à n’importe quelle femme noire, elle dira quelque chose de passionnant. Certaines n’apparaissent qu’une minute, d’autres six ou huit, mais toujours pour dire quelque chose de vraiment intéressant.

Hélène Charley : Est-ce qu’Ouvrir La Voix est inspiré par ta propre expérience, qui n’est pas racontée dans le documentaire ?

Amandine Gay : C’est sûr que j’étais en train d’abandonner le métier de comédienne. Déjà, vu mon parcours, j’étais trop vieille pour les écoles nationales supérieures d’art dramatique pour lesquelles il faut avoir moins de 25 ans, or j’ai terminé le conservatoire à 25 ans. J’ai voulu faire un compagnonnage à Lyon. J’ai présenté deux scènes que j’avais mises en scène, la séquence des voleurs dans Richard III de Shakespeare, parce que je faisais de l’escrime artistique à l’époque, et Bajazet de Racine en mode contemporain où Condoleezza Rice avait une histoire avec un homme de droite. Tout le monde me dit que j’ai assuré, que c’était dans la poche, jusqu’à ce que le mec qui dirige la formation me fasse venir dans son bureau pour vaguement me féliciter et me dire que ce n’était pas mon univers. Pourquoi du théâtre classique ? On s’attendrait à du slam, à du cinéma de genre. Je n’ai pas été prise. Ouvrir La Voix, c’était aussi donner la parole à toutes les filles noires que j’avais croisées en audition dans l’industrie, qui font des choses incroyables et que personne ne connait. Parce que ce n’est pas ce qu’on attend des femmes noires. La première performance que j’ai vue de Rebecca Chaillon, elle s’enroulait dans de la cellophane, se jetait de la peinture dessus, puis des paillettes, elle devenait une sirène et disait des textes complètement barrés. C’était en 2012 et personne ne leur donnait de vitrine. Je voulais faire un film avec toutes les artistes que j’admire et toutes les formes créatives qu’on ne nous autorise pas. Rachel Khan fait partie de cette génération, avant son Printemps républicain. Cette femme noire juive de multiples talents, très grande sportive, très grande comédienne, qui a fait Sciences Po, qui aurait pu faire une carrière politique ou dans le monde des sports ou de l’art, elle a été empêchée toute sa vie par le racisme. Parce qu’il y a plusieurs sortes de racisme. Quand je l’ai rencontrée, elle essayait encore d’être comédienne, mais c’était très dur et ça n’a pas fonctionné. Dans Ouvrir La Voix, je présente des artistes de talent qui font tout sauf des « trucs de noires ». Ne pas travailler parce qu’on ne peut pas vous éclairer. Parce que ce n’est pas notre univers. Qui a décidé ça ? Moi, j’aime le théâtre classique. On m’a proposé des dizaines de fois de faire du stand-up. Ça ne m’intéressait pas. Peut-être un jour, mais à mes conditions. Pas parce qu’on m’y pousse, parce que je suis noire et que c’est la seule chose à laquelle j’ai droit. Voilà pour les choix esthétiques, la forme est politique.

Hélène Charlery : Et pour Une histoire à soi ?

Amandine Gay : Pour Une histoire à soi, c’est un peu le contraire. Ça repose sur des entretiens mais nous n’avions aucune envie de faire à nouveau un film de têtes parlantes. Les archives sont au centre de la vie et de l’expérience des personnes adoptées, qu’on en ait ou qu’on n’en ait pas. C’est déterminant. Est-ce qu’on a accès à nos dossiers ? Est-ce qu’on a des photos de moi ? Par exemple, il n’y a pas de photo de moi nourrisson puis il y en a énormément. C’est intéressant en soi. Et donc, objectif zéro face à la caméra. Ça a été très bénéfique au film car les personnes se livrent beaucoup plus facilement quand elles ne sont pas filmées. Le degré d’intimité atteint dans Une histoire à soi vient de là.

Anne Crémieux : Et vous n’avez pas eu peur de ne pas avoir assez d’archives ?

Amandine Gay : Si. C’est très difficile de tenir. Sur les premiers montages, ça ne marchait pas. On a donc tourné sept entretiens supplémentaires avec les sept personnes retenues et au final, on n’a rien utilisé car ça ne marchait pas non plus. Charles nous disait que ça allait marcher, de ne pas filmer les entretiens – mais il nous a laissé faire – et au final, il avait raison. Il était toujours hyper clair dans ses retours et la seule fois où on n’a pas été d’accord, il nous a laissé faire. Il n’y a pas meilleur producteur.

Hélène Charlery : Tout le monde a accepté de faire partie du film ?

Amandine Gay : Une personne n’a finalement pas pu participer car elle n’était pas adoptée en adoption plénière et le fils biologique de cette famille n’a jamais voulu nous donner les archives. On s’est retrouvés avec seulement cinq participants. On a toujours essayé d’avoir trois niveaux d’archives qui sont les trois niveaux de discussion sur l’adoption. Les archives publiques pour le discours médiatique et politique sur l’adoption et son évolution dans le temps, les archives familiales pour illustrer le discours et la représentation que la famille d’accueil choisit à l’arrivée de la personne adoptée ; puis les archives de la personne adoptée, dès qu’elle commence à produire un discours sur elle-même. Mais ce n’est pas explicité. Par exemple, c’était important pour nous de montrer que l’adoption internationale commence en Europe où de riches familles françaises adoptent des enfants italiens très pauvres. Où que les enfants adoptés car illégitimes, ce qui existe toujours, c’était fréquent en France auparavant. Et pour revenir aux choix esthétiques, j’ai insisté pour ne pas inclure de musique quivienne agrémenter des moments mous. Dans « audiovisuel », il y a « audio », il doit se passer quelque chose au montage son, c’est ça qui est intéressant. On a travaillé avec des compositeurs. Voilà pour les choix esthétiques.

Anne Crémieux : Vous aviez un plan pour l’audio ?

Amandine Gay : Oui. J’ai d’abord contacté Arnaud Dolmen, un batteur/compositeur aux influences caribéennes et jazz dont j’adore le travail. Et pour contrebalancer la dimension mélancolique de sa proposition, j’ai aussi intégré ÌFÉ, un groupe dont le style s’apparente à de l’électro rumba. Je voulais quelque chose de punchy, et en plus, le leader est un Afro-Américain métisse et adopté, parti s’installer à Porto Rico, devenu prêtre yoruba, qui comprenait bien que le film parle d’hybridité. Je leur envoyais parfois des images, des bouts d’entretiens, sans pour autant que ce soit de l’illustration mais plutôt l’ambiance qu’on veut raconter.

Anne Crémieux : Vous vous disiez au début que vous auriez voulu une équipe non-mixte mais qu’en 2012, vous n’aviez pas trouvé. Est-ce qu’aujourd’hui ce serait possible ?

Amandine Gay : Peut-être. Si on regarde les rôles, ça évolue un peu. Je vote à l’Académie des Césars donc je regarde ce qui sort. Du coup, récemment j’y ai vu un film belge, La nuit se traîne et j’ai été outrée. C’est encore l’histoire d’un homme noir qui se sacrifie pour une femme blanche responsable de tout ce qui leur arrive. Il se fait constamment tabasser et finit tué par la police. Du trauma porn insupportable, le tout sur fond d’une manif Black Lives Matter. Et quand il y a d’autres personnages noirs, ce sont des idiots…

Hélène Charlery : Donc plus de rôles, mais pas toujours très bons ?

Amandine Gay : Il y a plus de personnes racisées devant l’écran et je pense que les plateformes états-uniennes ont joué un rôle important car cela fait partie du cahier des charges. Mais derrière l’écran, franchement, ça ne change pas. Je connais une chef électro noire parce qu’elle a écrit un bouquin sur comment éclairer les peaux noires mais je n’en connais pas d’autres. Il y a quelques réalisatrices noires, mais combien ont fait un deuxième film ? Et un troisième ? Très peu. Mati Diop fait un chef-d’œuvre pour son premier long métrage, Grand Prix au Festival de Cannes ; est-ce normal que son deuxième film soit un documentaire d’une heure ? Dahomey, fantastique par ailleurs, qu’elle a coproduit, mais ce n’est pas normal pour une cinéaste dont le premier film est un chef-d’œuvre. Ou Diana Gaye, qui a disparu du paysage audiovisuel français depuis dix ans maintenant après deux longs métrages et plusieurs courts. Pourquoi ? Où est-elle ?  L’enjeu, c’est la pérennité des carrières. Il y a un record de premier film de femmes et il y a beaucoup de mixité grâce aux écoles de cinéma et aux soutiens pour les premiers films. Or ces femmes créent des équipes de femmes. Grâce à ça, le nombre de femmes derrière la caméra a beaucoup augmenté, pour passer de pratiquement zéro, ou en tout cas, moins de 5% à plus de 15%, mais à plus de 90% sur des films réalisés ou produits par des femmes. Comme les femmes restent très minoritaires dans l’industrie, ça ne progresse pas beaucoup, les hommes continuent à faire des plateaux qui sont quasi exclusivement masculins. Moi-même, je travaille surtout avec des femmes.

Anne Crémieux : Est-ce que ça se développe, ce genre de réseau féminin ?

Amandine Gay : Oui, il y a des associations, comme « Femmes à la caméra », « Ielles Son », « Les Mardis des Réalisatrices », etc. Très utile.

Hélène Charlery : Qui sont les réalisatrices noires qui travaillent avec régularité en France aujourd’hui, à part vous ?

Amandine Gay : Je dirai Alice Diop, Maïmouna Doucouré et Mati Diop. Il y a bien entendu d’autres réalisatrices noires confirmées comme Maïram Guissé, Anne-Sophie Nanki, Josza Anjembe, etc. mais ce qui me dérange, c’est le nombre de projets que nous arrivons à faire produire comparativement aux réalisatrices blanches. Et puis les jeunes rament sévère même quand elles ont clairement démontré une capacité à faire des choses. Au bout de dix ans, j’aurais pu m’attendre à voir émerger une vraie seconde génération.

Anne Crémieux : Est-ce que ces femmes sont intégrées au mouvement 50/50 ou au #MeToo du cinéma français ?

Amandine Gay : Pas assez. L’enjeu en France est vraiment institutionnel. Qui lit les dossiers ? Qui est en mesure de produire un film ? Par exemple, Les Misérables de Ladj Ly porte un discours sur la réalité des personnes noires tout à fait entendable par les blancs en commission au CNC. Si le film de Mati Diop, Atlantique, ne s’était pas fait au Sénégal, ce qui ouvre l’accès à d’autres fonds, il n’aurait peut-être pas vu le jour. C’est un film sur les migrants qui intègre du réalisme magique mais des migrants qui se noient en mer, des noirs qui meurent, voilà ce qui parle aux blancs, c’est aussi ça l’enjeu des types de récits que l’institution peut accepter. La carrière de Diana Gaye tient aussi au fait que ses films se passent au Sénégal. Le CNC octroie des fonds aux films tournés en Afrique ou dans les départements d’Outre-mer selon d’autres critères. Pour moi, tout ce qui relève de la représentation des noires en précarité/souffrance/hors de l’hexagone ou en banlieue peut être financé. Mais quelque chose qui se termine bien, ou bien une histoire banale de crise de couple ou de vie de famille où les noirs ne sont ni ridicules, ni victimes, c’est inentendable. J’ai eu ces réactions à la fin d’Ouvrir La Voix : ces filles ne sont pas représentatives. La fiction a fini par teinter la réalité. C’est une spirale, on sait que pour être produit, il vaut mieux raconter certaines histoires (les migrants, la drogue en banlieue, etc.), dans certains espaces – l’Afrique, l’Outre-mer, la banlieue –, et qui si possible se terminent soient en tragédie, soit relèvent de la comédie raciale. C’est décourageant d’un point de vue artistique, ça donne envie d’arrêter.

Anne Crémieux : Pour faire autre chose ?

Amandine Gay : Pour moi, oui. Pour écrire. L’édition est un milieu féminin. Mon dernier projet télé n’a été possible que parce que ma coscénariste est une lesbienne, que c’est un projet initié par un gay maghrébin sur des queer racisés à Paris. Sinon, on ne m’a jamais proposé de projet à réaliser en France alors que les maisons d’éditions viennent gratter à ma porte en permanence. C’est bien plus tranquille comme métier, et c’est mieux payé -si on compare le rapport temps passé/rémunération ! Donc je comprends la disparition des femmes dans l’industrie. Est-ce que Ballroom va me permettre de faire ce que j’ai envie ? J’ai un projet sur le sport de haut niveau féminin. Mais je ne le ferai que si les conditions sont bonnes. Cela fait vingt ans que je prends la violence raciste des institutions. Ça m’épuise et ça me draine artistiquement. Tout est un compromis. Dans l’édition, je suis libre.

Hélène Charlery : Quelle liberté avez-vous prises ?

Amandine Gay : J’ai écrit un livre au féminin universel. Je me suis vraiment amusé à le faire. C’est mon écriture, c’est vraiment moi. Ouvrir La Voix aussi, parce qu’on l’a fait chez nous, mais le reste, c’est de la négociation avec l’industrie. C’est dur de finir un projet qui vous a pris beaucoup de temps et d’énergie en vous disant que c’est le moins pire des possibles dans le contexte. On verra, si je peux dicter des conditions que je considère minimum, je continuerai. Mais si ça met encore vingt ans à changer, je ne peux pas continuer dans des industries culturelles très blanches, très bourgeoises. Je suis fatiguée. Je cherche aussi dans l’enseignement, dans une école d’art ou de cinéma, même si le contexte politique ne s’y prête pas forcément.

Anne Crémieux : Eh bien nous espérons que Ballroom va faire un carton car il est très attendu par moi en tout cas, et dans la communauté queer.

 

Amandine Gay : On verra. Comme je disais, je comprends que des gens disparaissent.

Hélène Charlery : Qu’il n’y ait pas de deuxième film ?

Amandine Gay : C’est trop violent.

Anne Crémieux : Est-ce que vous avez des collaborateurs ou collaboratrices avec qui ça se passe bien ?

Amandine Gay : Bien sûr ! Prune Brenguier par exemple, une super cheffe op. Elle me montrait les changements de cadres, je validais, on était sur la même longueur d’onde. Enrico est un passionné de technique : avec Julia Mingo, une autre fantastique cheffe op, et puis Fabienne Roussignol, excellente cadreuse-steadicameuse, qui faisait la deuxième caméra ce jour-là, ils ont tout préparé à la maison, ils parlaient techniques, elles connaissent tout, c’était fluide et facile, une relation de travail centrée sur la créativité et non l’ego.

Anne Crémieux : Faites-vous partie du collectif 50/50 ?

Amandine Gay : J’en ai fait partie et je suis toujours adhérente, mais je ne suis plus impliquée dans les actions du collectif. J’ai fait partie de beaucoup de collectifs, y compris OLF, il y a longtemps ! Je n’étais pas très motivée pour rejoindre le collectif 50/50 mais une de mes copines scénaristes, Linda Lo, qui est noire, ne voulait pas y aller toute seule. Comme je l’appréhendais, c’était très blanc et avant tout un lieu de réseautage y compris pour des femmes qui ne s’étaient jamais intéressées au féminisme avant. Par exemple, je me suis retrouvée dans une discussion où on se moquait des autistes sur les plateaux… Quand on sait les problèmes d’accessibilité de l’industrie à toutes les personnes handicapées, ce n’est pas possible pour moi. Et puis tout a explosé autour de l’agression de Nadège Beausson-Diagne par une des membres du collectif. Ça a été très mal géré, il y a eu comme une scission qui, à mon avis, a fait fuir beaucoup de gens qui n’étaient pas là pour les bonnes raisons. Le collectif a une nouvelle vie que je trouve vraiment intéressante et qui est plus structurée avec des jeunes femmes beaucoup plus politisées, avec une perspective intersectionnelle. Je pense que c’est important que les collectifs existent. On a besoin de collectifs dans l’industrie et je n’exclus pas de m’impliquer à nouveau.

Anne Crémieux : Quels sont les gens qui vous ont vraiment influencée, inspirée, qui comptent pour vous ?

Amandine Gay : Ava DuVernay, pour la façon dont elle a mené sa carrière. J’aime surtout ses premiers films et le dernier, Origin. Ensuite, elle a fait ce qu’on fait à Hollywood, mais sur la série Queen Sugar, elle a invité toutes les réalisatrices connues et inconnues à réaliser un épisode. Car le plus dur, c’est d’être accréditée pour ensuite bosser, et c’est ce qu’elle a fait pour une pléthore de réalisatrices indépendantes en télé. J’ai des copines rencontrées en festival aux États-Unis qui, grâce à Ava, sont régulièrement employées en télé et en pub. C’est incroyable ce qu’elle a fait. Ava, c’est une star.

Anne Crémieux : Hélène est justement en train d’écrire un livre sur elle.

Amandine Gay : Elle a bien raison.

Anne Crémieux : Qui d’autre ?

Amandine Gay : J’aime beaucoup les films de Mati, c’est quelqu’un qui me motive. Alice Diop qui est une des rares personnes qui m’ont vraiment aidée dans cette industrie. Son film La mort de Danton (2011), à mon avis son meilleur film, est sorti quand j’étais encore comédienne et ça m’avait fait un bien fou. Parmi les anciennes, je dirais Sarah Maldoror. J’adore Lars Von Trier jusqu’à Melancholia (2011), c’est un des plus grands réalisateurs de tous les temps. Il investit chaque fois un genre différent. J’aime bien les vieux films hollywoodiens, les films de Howard Hawks, Gentlemen Prefer Blondes (1953) que je trouve émancipateur pour les femmes, pour l’époque, parce qu’elles ont vraiment de l’esprit. The Big Sleep (Howard Hawks, 1946) est génial. J’ai adoré Anora (2024) de Sean Becker. J’adore le cinéma de Céline Sciamma, y compris Petite maman (2021), un de mes films préférés pour sa réflexion sur l’enfance, le retour vers le futur, ça m’a vraiment parlé. Et aussi parce que Céline est très carrée dans sa pratique, elle travaille beaucoup avec des femmes, elle est très sympa, elle est drôle. C’est un peu une Christine Delphy nouvelle génération. Et j’oublie de mentionner Euzhan Palcy, Rue Cases-nègres (1983), après elle a fait des choses que j’aime moins mais maintenant que je suis dans l’industrie, je sais pourquoi. Elle a fait du mieux qu’elle pouvait dans un contexte difficile.

Anne Crémieux : C’est la même génération que Julie Dash.

Amandine Gay : Oui, Les filles de la poussière (1991). C’est génial. J’aime Scorsese aussi, mais il a fait tellement de films que pas mal sont passables. Et à part Alice dans les villes (1974), c’est très androcentré. Avec le temps, beaucoup de films très bien faits ne sont plus vus de la même façon, que ce soit pour la représentation des femmes ou des noirs. Entre le féminisme et l’antiracisme, beaucoup de chef d’œuvre sont devenus irregardables -au moins pour moi et Enrico ! À chaque fois qu’on veut faire découvrir à l’autre un classique qu’on n’a pas revu depuis longtemps, on se retrouve à tenir dix minutes et on arrête tellement c’est sexiste, raciste, etc. Je n’avais jamais vu Serpico (Sidney Lumet, 1973). Insupportable. Les femmes ne pipent pas un mot, elles servent le héros. Tous les voleurs et les violeurs sont noirs. On se rabat sur le contemporain, et il y a des choses superbes. Par exemple Baby Reindeer (Netflix, 2024-), à propos d’un type bisexuel et de sa gestion du trauma (je n’en dirai pas plus pour ne pas spoiler) – les Britanniques font des choses extraordinaires. We Might Regret This (BBC, 2024), une série sur le handicap par une femme handicapée, Kyla Harris, et en fait, pas du tout sur le handicap. Ou Big Boys (Channel 4, 2022-), sur le deuil et la dépression, hilarant, c’est fait par Jack Rooke qui est gay. Les façons chaotiques de raconter ces histoires reflètent directement le trauma dont on parle. Récemment, j’ai adoré Aftersun (Charlotte Wells, 2024) et une comédie, Kneecap (2025), le biopic d’un groupe irlandais indépendantistes qui rappent en gaélique. Industry (2020-) créé par deux mecs, dont un noir, du monde de la finance ; les personnages sont géniaux, dont une femme noire, méchante, un peu sociopathe. Ça fait des années que j’attends ça : pourquoi on n’a jamais de vraies méchantes, complexes, imprévisibles ?

Hélène Charlery : Quand on voit ce qu’a réussi à faire Ava DuVernay et le tremplin que ça a été pour tant de femmes, dont beaucoup de femmes noires, y a-t-il le même espoir en France, peut-être via Netflix France, qui puisse donner autant de possibilités derrière la caméra, notamment au niveau de l’écriture, pour qu’on puisse avoir ces personnages plus complexes ?

Amandine Gay : Le problème, c’est qu’en France, il n’y a pas la structure de production équivalente aux Afro-américains. Derrière Ava DuVernay, il y a le network OWN de Oprah Winfrey. Il n’y a pas d’Oprah Winfrey en France où les communautés noires n’ont pas l’organisation communautaire et économique qui leur permet d’avoir un vrai poids politique. Et c’est pour ça que chez nous, ça ne va pas changer de sitôt. Tant qu’il n’y aura pas un vrai levier de négociation avec le monde blanc, ça ne changera pas. Personne ne peut forcer les institutions françaises à faire rentrer des femmes racisées dans l’industrie. Personne n’en a le pouvoir.

Anne Crémieux : Pas même Omar Sy ?

 

Amandine Gay : Il fait beaucoup d’humanitaire, mais il n’est pas engagé dans l’industrie, c’est sa carrière qui est en jeu. Il faut être au-dessus. C’est la force d’Oprah et de sa chaîne : elle est intouchable. On n’a pas de figure noire en posture de pouvoir en France. Ni au ministère de la Culture. Ni au CNC. Nulle part. Peut-être Alice ou Mati y accèderont, mais dans vingt ans. Quant à moi, je suis trop clivante, comme on dit.

Anne Crémieux : Aux États-Unis, le cinéma noir américain a 100 ans d’histoire.

Amandine Gay : Absolument. Dès les années 70, quand Melvin Van Peebles fait Sweet Sweetback Baadasssss Song (1971), c’était possible de lever au sein de la communauté afro-américaine les fonds pour faire un long métrage de fiction en pellicule : Bill Cosby lui a donné de l’argent. Avec Enrico, on a essayé. J’ai fait du basket de haut niveau, je connais du monde et j’ai essayé pour Ouvrir La Voix de demander à des basketteurs noirs qui ont de l’argent. Ça n’a pas marché. Ceux qui donnent de l’argent sont le plus souvent des musulmans qui donnent à des causes humanitaires. Ce qui est très bien. Mais les sportifs et les rappeurs, qui sont les noirs en France qui ont le plus d’argent, ne sont pas les plus politisés ou alors, pas pour la cause du féminisme noir.

Hélène Charlery : Ce n’est pas très optimiste mais c’est réaliste et c’est du vécu. Merci beaucoup d’avoir partagé tout cela avec nous.

Anne Crémieux : Et pour finir sur une touche positive, on est pressé de voir la série Ballroom et même si ça n’a pas été facile, beaucoup de gens vous sont extrêmement reconnaissants.

Amandine Gay : Avec plaisir, ça me motive pour retourner à mon montage.

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