Leslie Lagier

Profession : Autrice-réalisatrice

Nationalité : Française

Formation : Master 2 Pro en écriture et réalisation documentaires (Paris VII, 2006, mention TB – major de promotion)

Date et lieu de l’interview :
13/10/2025 online

Interviewée par :
Abderrahmene Karim Bourenane


Abderrahmene Karim Bourenane: Est-ce que vous pouvez parler de votre parcours, de votre formation, de votre éducation et de votre entrée au cinéma?

Leslie Lagier: Mon parcours est d’abord un parcours universitaire. Je n’ai pas fait d’école de cinéma. J’ai commencé par des études d’histoire, puis je me suis orientée vers le cinéma, à l’université Paris I, en licence avec une approche essentiellement théorique. J’ai poursuivi jusqu’à la maîtrise, donc l’équivalent du Master 1 aujourd’hui, où j’ai rédigé un mémoire sur Pier Paolo Pasolini intitulé « Pier Paolo Pasolini : un engagement poétique ». L’œuvre de Pasolini a été une découverte très importante pour moi, sur le plan artistique et politique.

Par la suite, j’ai intégré un Master 2 professionnel en écriture et réalisation documentaires à Paris VII. Cette formation m’a permis d’articuler théorie et pratique.

Par ailleurs, pendant mes études, j’ai commencé à tourner quelques petits films en autoproduction, vraiment avec des moyens très modestes. Et en parallèle, j’ai effectué plusieurs stages dans des sociétés de production, ce qui m’a permis de découvrir concrètement comment se déroulait un tournage. Jusqu’alors, mes études étaient très théoriques, et je n’avais aucune idée du fonctionnement réel d’un plateau.

Ensuite, pour entrer véritablement dans le milieu du cinéma, j’ai travaillé pendant plusieurs années comme première assistante de réalisation sur des courts-métrages de fiction. Cette expérience a été essentielle : elle m’a permis d’apprendre la réalité du plateau, d’observer, de comprendre le travail collectif, et aussi de rencontrer des équipes, des producteurs et des productrices. À l’époque, je n’avais pas de réseau du tout, donc les choses se sont construites progressivement, au fil des rencontres. En parallèle de ces collaborations artistiques, j’ai commencé à réaliser mes propres films produits. Mais disons que mon premier véritable ancrage dans le milieu du cinéma, ça a été en tant que première assistante de réalisation.

Tournage de « Far East » – Vladivostok, Russie – 2011

Abderrahmene Karim Bourenane: Vous disiez ne pas venir d’un réseau du cinéma. Est-ce que votre lien au cinéma vient plutôt d’une passion intime, familiale, ou d’un parcours artistique personnel ? 

Leslie Lagier: Le cinéma est venu à moi à la fois un peu par hasard et naturellement. Mes parents ne travaillent pas du tout dans ce milieu-là. Ma mère, en revanche, est assez cinéphile, disons qu’elle aimait beaucoup le cinéma, sans que ce soit une passion érudite. Donc oui, c’est une passion personnelle, mais qui trouve sans doute là sa première racine.

Et puis, c’est toujours une question à laquelle il est difficile de répondre : « D’où vient le cinéma pour vous ? ». Je n’ai pas de grande mythologie à raconter, pas de moment fondateur spectaculaire. Il faudrait presque que je m’invente une légende (sourire).

Je crois que cela vient surtout du contexte dans lequel j’ai grandi. Enfant, puis adolescente, je vivais dans un endroit où il y avait très peu d’accès à la culture d’une manière générale, et aux arts. Et le cinéma, lui, avait cet avantage d’être relativement accessible. Les films passaient à la télévision, on pouvait en voir assez facilement (de toute évidence, il est plus facile de voir un film à la télé que d’aller voir une expo dans un musée). Cette accessibilité m’a donné la possibilité de voir des films. Et puis, même si mes parents n’étaient pas des cinéphiles au sens strict, ils aimaient le cinéma. Aller au cinéma, c’était une des choses qu’on faisait en famille. Adolescente, j’avais un grand appétit pour les arts en général. Je me suis accrochée à cet espace-là, celui de la salle de cinéma, celui des films.

Et puis, quand je me suis enfin autorisée à faire des études de cinéma, parce qu’il y avait cette question de légitimité, qui me pesait beaucoup, j’ai eu une véritable révélation. Pendant mes études, j’ai découvert le cinéma d’avant-garde, le cinéma expérimental. Et là, j’ai compris qu’on pouvait faire du cinéma autrement : avec peu de moyens, dans une économie modeste, avec une immense liberté. Un cinéma plus plastique, plus pictural, plus artisanal, où l’on peut tout faire soi-même. Cette découverte a été décisive. Elle m’a permis de me dire que c’était possible, qu’il y avait un espace pour ce type de cinéma, et que c’était précisément cet espace qui me correspondait, à la fois dans la façon de fabriquer les films et dans les formes qu’ils pouvaient prendre.

Tournage de « North » – Yukon, Canada – 2018

Abderrahmene Karim Bourenane: vous avez dit que vous vous êtes « autorisée » à faire des études de cinéma. Pensiez-vous plus jeune qu’il fallait suivre un parcours plus classique avant d’y arriver ?

Leslie Lagier: Non, ce n’est pas tout à fait ça. Quand j’étais plus jeune, j’étais très politisée (je le suis toujours hein). Et à ce moment-là, il m’était très compliqué d’envisager de suivre des études artistiques. J’avais la conviction que, pour changer la société, il valait mieux faire de l’histoire ou de la sociologie, des disciplines qui me semblaient plus directement liées à l’action politique, au réel. Le cinéma, pour moi, paraissait alors trop éloigné, presque secondaire par rapport à ces enjeux-là.

Donc j’ai commencé par suivre cette voie-là, avant de m’autoriser à penser que j’avais aussi le droit de faire du cinéma. Et surtout j’ai finalement compris qu’il y avait une manière de s’engager au cinéma, dans la manière dont on le fabrique, dans les formes, les voix et les représentations qu’on propose. Je ne fais pas un cinéma militant mais un cinéma politique au sens où j’essaye toujours de travailler à une « forme qui pense » pour rependre la fameuse expression de Godard.

Tournage de « Nous sommes revenus dans l’allée des marronniers » – Pantin, France – 2010

Abderrahmene Karim Bourenane: Que pensez-vous de la place de la femme au cinéma après le MeToo ?

Leslie Lagier: Je ne sais pas si je suis la mieux placée pour répondre à cette question, parce que mes tournages se font généralement dans des conditions assez légères, avec de très petites équipes. Ce ne sont donc pas de grands plateaux remplis de technicien.ne.s. Et puis, je passe beaucoup plus de temps à écrire qu’à tourner. Quand on est autrice-réalisatrice, on est le plus souvent seule, chez soi, à écrire… Je n’ai donc pas une expérience poussée des grands plateaux, contrairement à une cheffe opératrice par exemple ou à n’importe quelle autre technicienne de plateau qui y travaille en continu.

En revanche, ce que je peux dire, c’est que Me Too a profondément changé les choses, à plusieurs niveaux. Bien sûr, cela a eu un impact sur les rapports entre les technicien·nes, sur les comportements et les relations de travail. Mais cela a aussi transformé le regard des auteur·es et des réalisateur·rices et je pense (j’espère) aussi des spectateurices. Il y a aujourd’hui un questionnement et une prise de conscience beaucoup plus forte sur la manière, parfois problématique, dont on représentait et représente les femmes à l’écran : la manière dont elles sont écrites, filmées, montrées. On questionne davantage ces représentations, leur construction, et ce qu’elles véhiculent. Questionnant les représentations, Me Too a aussi mis en lumière l’injustice à laquelle sont confrontées les comédiennes. Aujourd’hui, on trouve enfin anormal le fait que beaucoup d’actrices, à partir de quarante-cinq ans, ne trouvent plus de rôles, ou qu’on leur propose seulement des rôles de grand-mères alors qu’elles n’ont même pas cinquante ans.

Cela a ouvert une réflexion plus large sur l’emploi du corps féminin, sur la visibilité des femmes, et sur les inégalités persistantes dans la représentation. Ces interrogations existaient déjà, bien sûr, mais Me Too a permis de pointer du doigt des dysfonctionnements qui, jusque-là, étaient connus mais tus.

Et puis, au-delà de la sphère professionnelle, le changement est aussi intérieur. Pour moi, comme pour beaucoup d’autres femmes, il y a eu une véritable prise de conscience. Certaines attitudes, certains comportements d’hommes dans le milieu, que tout le monde connaissait et acceptait implicitement, ne passent plus aujourd’hui. Bien sûr, tout n’a pas disparu, mais la tolérance n’est plus la même. Quelque chose s’est déplacé dans la conscience collective.

Je crois que Me Too n’a pas seulement libéré la parole, il a ouvert un espace de lucidité. On se rend compte, individuellement, de ce qu’on a accepté sans le questionner, de ce qu’on trouvait supportable alors que ça ne l’était pas. Et, collectivement, entre femmes, entre réalisatrices, techniciennes, comédiennes, il s’est créé une solidarité, un dialogue nouveau. Cette prise de conscience partagée, à mes yeux, c’est le véritable changement.

Tournage des « Passages secrets » – Landes, France – 2014

Abderrahmene Karim Bourenane: Depuis le mouvement #MeToo, avez-vous observé de nouvelles pratiques mises en place dans le milieu du cinéma ? Par exemple, la présence d’un ou d’une référente intimité sur les tournages ?

Leslie Lagier: Oui, bien sûr, il y a ces nouvelles mesures qui ont été introduites récemment, et je trouve que c’est une très bonne chose. Pour ma part, je n’en ai pas encore eu besoin, mais je me disais que, pour un prochain film, ce serait vraiment intéressant de pouvoir bénéficier de ce type de référent, notamment les coordinatrices d’intimité. Je trouve que c’est une excellente initiative, une très bonne idée.

Mais cela pose tout de même une question : celle des moyens. Dans une économie du cinéma d’auteur, qui reste souvent très fragile — c’est le cinéma dans lequel je travaille —, il faut pouvoir financer ces postes, et ce n’est pas toujours évident. Ils ne sont pas encore considérés comme des postes « essentiels », au même titre qu’un·e chef·fe opérateur·rice, par exemple. Et du coup, dans des productions à petits budgets, ce sont souvent des coûts que l’on renonce à assumer, faute de moyens.

Mais, dans l’absolu, je pense que c’est une avancée essentielle, et il est très positif que ces dispositifs existent aujourd’hui.

Abderrahmene Karim Bourenane: Si l’on résume un peu, pour vous, le mouvement #MeToo a surtout permis de faire émerger une nouvelle sensibilité — une attention nécessaire envers les femmes, que ce soit sur les plateaux ou derrière la caméra. C’est bien ainsi que vous le percevez ? 

Leslie Lagier: Je pense que Me Too a vraiment déclenché une prise de conscience, et j’ose espérer qu’elle concerne l’ensemble de la société, pas seulement le milieu du cinéma. C’est pour cela que je parle en tant que femme, et pas uniquement en tant que femme cinéaste. J’ai vraiment le sentiment que cette libération de la parole a ouvert quelque chose — qu’elle a « ouvert les vannes ». Le cinéma a évidemment ses spécificités, ses enjeux propres, mais en réalité, des situations similaires existent partout. On pourrait faire des Me Too dans beaucoup de domaines. Et je crois que ce mouvement a permis d’aborder les rapports de genre et les représentations des femmes d’une manière nouvelle, plus consciente. Ces rapports ont été bouleversés, ou, au minimum, on a enfin pris conscience des problèmes qu’ils comportaient. Ce qui, jusque-là, n’était pas toujours le cas.

Tournage de « Nous sommes revenus dans l’allée des marronniers » – Pantin, France – 2010

Abderrahmene Karim Bourenane: Vous avez commencé comme assistante de réalisation auprès de Jean-Gabriel Périot, nommé aux César du documentaire. En quoi cette expérience a-t-elle influencé votre rapport au documentaire et à l’archive ?

Leslie Lagier: Non. Quand j’ai rencontré Jean-Gabriel Périot, je connaissais déjà assez bien son travail. C’est d’ailleurs en partie pour ça qu’on a été amenés à collaborer. Je connaissais la directrice de production qui travaillait sur son film, et c’est elle qui m’a proposé d’y participer. Elle m’a dit : « Si ça t’intéresse, il y a ce projet-là. » C’est comme ça que j’ai rejoint le tournage, en tant que première assistante. C’était un film de fiction, puisque Jean-Gabriel Périot fait aussi de la fiction.

Mais au-delà de cette expérience, son travail n’a pas eu d’influence particulière sur le mien. J’aime bien ce qu’il fait, bien sûr, mais nos démarches sont très différentes, nos univers aussi.

Abderrahmene Karim Bourenane: Y a-t-il des réalisateurs ou des réalisatrices qui ont particulièrement influencé votre regard, votre manière de travailler, ou votre approche artistique ?

Leslie Lagier: Oui, bien sûr, il y en a plein. Évidemment, il y a Chantal Akerman — qui est devenue un peu une figure « tarte à la crème », parce que tout le monde la cite sans cesse aujourd’hui —, mais, même si cette mode m’agace, c’est une cinéaste extrêmement importante pour moi. Surtout pour son travail documentaire, parce que je suis un peu moins sensible à ses fictions — à part Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles (1975) évidemment. Mais Akerman reste un exemple à bien des égards : dans sa proposition de cinéma, dans sa radicalité formelle, dans la manière dont elle fabrique ses films, dans la représentation des femmes qu’elle propose, et dans la place qu’elle est parvenue à occuper dans le cinéma mondial. C’est une figure immense, et toujours inspirante. Les lauriers dont elle bénéficie aujourd’hui me paraissent vraiment être le symptôme que nous vivons une époque paradoxale : aujourd’hui, alors qu’on lui rend sans cesse hommage, plus personne ne voudrait produire Jeanne Dielman ou News from home… C’est un cinéma de dispositifs beaucoup trop radical, certainement impossible à financer dans l’économie du cinéma actuel.

En fiction, il y a aussi une autre cinéaste que j’admire énormément : Kelly Reichardt, une réalisatrice américaine. Pour moi, c’est un véritable modèle, à la fois sur le plan artistique et sur le plan éthique. Elle travaille beaucoup sur la question du territoire américain, mais aussi sur des récits à échelle humaine, dans une économie de moyens très maîtrisée. Ce que j’aime chez elle, c’est justement cette sobriété, un cinéma qui ne cherche pas l’effet, qui n’est ni démonstratif ni spectaculaire sans surenchère.

Je trouve qu’il y a quelque chose de profondément politique dans cette manière de faire du cinéma : un cinéma qui choisit la modestie, la retenue, une forme de rigueur presque artisanale. C’est un geste à contre-courant de ce qu’on voit beaucoup aujourd’hui, et sans doute en rupture avec un certain modèle masculin du cinéma — celui d’une débauche de moyens, d’un rapport à la puissance, à la performance. C’est évidemment réducteur de dire les choses ainsi, tous les cinéastes hommes ne sont pas dans cette logique, bien sûr. Mais disons que la modestie, dans le cinéma, n’est pas souvent du côté des hommes… ni très fréquente d’ailleurs, quel que soit le genre. Et Kelly Reichardt, elle, incarne précisément cette modestie, cette cohérence, et une très exigence artistique. C’est une très grande cinéaste, et à mes yeux, un véritable exemple.

Abderrahmene Karim Bourenane: Vous évoquez le Male Gaze et le Female Gaze, en référence à Laura Mulvey. Est-ce que ces notions vous accompagnent dans votre manière d’écrire ou de filmer ? 

Leslie Lagier: Je crois que je n’ai pas vraiment besoin de me poser cette question, honnêtement. Vu les films que je fais, et les sujets que je traite, elle ne se présente pas vraiment comme une problématique en soi.

Mais, si j’y réfléchis, la question peut se poser quand même, par exemple dans mon film Les Passages secrets, en 2015. Dans ce film, très inspiré par la jungle de Calais qui s’est constituée après Sangatte, on voit majoritairement des hommes, des hommes qui essayent de traverser. Effectivement il n’y a pas de femmes dans le film…

Extrait des « Passages Secrets » (2015)

Abderrahmene Karim Bourenane: Elles sont ou les femmes dans ce film ?

Leslie Lagier: Il y a une seule femme dans le film, justement, c’est tout le problème. Comme je le disais tout à l’heure, moi-même je ne suis pas exempte des déterminismes liés à l’histoire des représentations. Le film dont vous parlez, Les Passages secrets, a maintenant une dizaine d’années, et forcément, mon approche a beaucoup évolué depuis.

À l’époque, il y avait dans ce film une dimension réaliste : il s’inspirait directement de la période qui a suivi la fermeture du camp de Sangatte. Et, concrètement, à ce moment-là, la grande majorité des migrants présents sur place, 90 % environ, étaient des hommes. Cela explique déjà en partie la composition du film.

Mais au-delà de cette donnée réaliste, documentaire, je crois qu’il y avait aussi quelque chose de plus profond, de plus inconscient. Comme beaucoup de femmes cinéastes, j’ai grandi en regardant des films dont les héros étaient presque toujours des hommes, où les récits, les émotions, les conflits passaient toujours par des figures masculines. Et tout cela laisse forcément des traces. Même si on en a conscience aujourd’hui, on reste marqué·e par cet héritage-là.

Je pense donc qu’à l’époque, sans même m’en rendre compte, j’ai reproduit cette logique : celle d’écrire des histoires « d’hommes », avec des hommes, comme si c’était quelque chose de naturel, d’évident. Aujourd’hui, je le vois différemment, mais sur le moment, peut-être y avait-il une sorte de réflexe inconscient, ancré malgré moi.

Pendant longtemps, il m’a semblé plus facile d’écrire des personnages masculins que des personnages féminins. Pas parce que je me reconnaissais davantage en eux, mais plutôt par intérêt pour l’altérité, pour ce qui est autre que moi. Et aussi, sans doute, par peur : la peur de ne pas être capable d’écrire un personnage féminin juste, crédible, complexe.

C’est étrange à dire, mais j’avais moins d’appréhension à écrire un personnage d’homme qu’un personnage de femme. Comme si, paradoxalement, écrire une femme me paraissait plus risqué, plus exposé, presque trop intime. Je ne saurais pas dire exactement d’où venait cette peur, mais elle existait vraiment. Peut-être qu’à l’époque, cela me paraissait tout simplement trop difficile.

Abderrahmene Karim Bourenane: Il y a dans votre film, Passages secrets, une phrase très forte, sur la manière dont les migrants sont perçus et traités, je cite « Les animaux sont plus dignes que nous. Ils caressent leurs chiens à mains nues mais quand ils nous parlent, quand ils nous attrapent, ils mettent des gants. ». D’où vient-elle, et qu’est-ce qui vous a poussée à l’intégrer telle quelle dans votre scénario ?

Leslie Lagier: Oui, alors ça, c’est une phrase réelle. Avant de faire ce film, je m’étais évidemment beaucoup documentée sur tout ce qui se passait à Calais, autour de Sangatte, etc. J’avais lu énormément de témoignages notamment.

Et cette phrase, je ne l’ai pas inventée : elle vient directement d’un témoignage. C’est un homme qui l’a prononcée, et je l’ai reprise presque mot pour mot. Il disait que les policiers les traitaient avec un tel mépris qu’ils mettaient des gants pour les toucher. Cette phrase m’avait profondément marquée, et c’est pour ça que je l’ai reprise dans le film.

Tournage de « Supernova » – Troyes, France – 2022

Abderrahmene Karim Bourenane: Quels défis organisationnels et financiers avez-vous rencontrés en tant que femme réalisatrice dans un environnement masculin ?

Leslie Lagier: C’est très compliqué de répondre à cette question. Comment dire… c’est presque une question impossible, parce que je ne peux pas savoir ce qui, dans mon parcours, tient du fait que je sois une femme. On ne m’a jamais dit : « Tu n’auras pas ce financement parce que tu es une femme », ni : « Ce sera plus difficile pour toi parce que tu es une femme. » Donc je ne peux pas le mesurer, je n’ai aucun moyen de le savoir.

J’aurais vraiment du mal à dire : oui, c’est compliqué parce que je suis une femme. Ce que je sais, c’est que faire un film, de toute façon, c’est très compliqué. Je peux parler de la difficulté de faire du cinéma d’auteur, de défendre des formes radicales, de trouver des financements pour des projets qui sortent des cadres habituels, ça oui. Mais dire si les obstacles que je rencontre sont liés au fait que je sois une femme… honnêtement, je ne peux pas.

Je n’ai pas les éléments pour répondre à ça. Peut-être que vous, en tant que chercheur·euse, avec des statistiques, vous pouvez le dire, mais moi non. Si je me mettais à affirmer que mes difficultés viennent du fait que je suis une femme, ce serait une forme de victimisation, et ce n’est pas du tout une position dans laquelle j’ai envie d’être. Honnêtement, je ne sais pas. Peut-être que c’est le cas, mais c’est aux chiffres, aux études, de parler plutôt qu’à moi.

Abderrahmene Karim Bourenane: Les chiffres, que ce soit du CNC ou de l’Union européenne, montrent que les femmes réalisent beaucoup plus de documentaires que de fictions, souvent pour des raisons budgétaires, mais aussi parfois esthétiques. Selon vous, le budget explique-t-il à lui seul cette différence, ou y a-t-il d’autres raisons, plus profondes, qui orientent ce choix ? 

Leslie Lagier: Je pense qu’il y a plusieurs explications. Le documentaire a cette grande vertu d’être, au cinéma, le territoire des marges, au sens large du terme. C’est un espace de recherche, d’expérimentation, un véritable laboratoire formel, sans doute même le plus important aujourd’hui. Et la forme va de pair avec celles et ceux qui la pratiquent. Le documentaire, c’est aussi l’endroit où peuvent se retrouver les marges sociales, culturelles, politiques… toutes les formes de minorités. Ce n’est pas seulement une question de genre, même si les femmes y sont très présentes : c’est un cinéma minoritaire, à la fois dans ses formes et dans ses modes de fabrication.

C’est aussi un cinéma beaucoup moins coûteux, et cela change tout. On peut faire un documentaire avec très peu de moyens, trente mille euros, parfois moins, alors qu’il est pratiquement impossible de tourner une fiction, même un court métrage, en dessous de cent mille euros. Bien sûr, tourner avec 30 000 euros n’est pas du tout idéal, ni souhaitable, et tous les documentaires ne peuvent pas se faire avec des budgets si restreints. Mais il n’empêche : l’échelle économique n’est pas du tout la même qu’en fiction.

Et je crois que cette économie du documentaire, bien que problématique à bien des égards, échappe à la logique industrielle et ouvre un espace de liberté, un espace d’expérimentation qui attire celles et ceux qui, d’une manière ou d’une autre, se sentent en marge. Historiquement, les avant-gardes ont toujours été portées par des gens eux-mêmes un peu invisibilisés, marginalisés, qui se sont emparés de ces outils.

Enfin, il y a un autre aspect : le documentaire reste, institutionnellement, le secteur le moins prestigieux du cinéma. Les documentaristes le savent. La fiction concentre davantage de prestige, de pouvoir, de reconnaissance, mais aussi d’argent, et c’est, de fait, un territoire majoritairement masculin. Encore une fois, je ne suis pas sociologue, ni statisticienne. Mais ce que je peux observer, c’est que le documentaire, en tant que genre minoritaire, est aussi un espace privilégié pour les femmes. Un espace de liberté, de création, d’expérimentation, où beaucoup d’entre elles trouvent leur place, justement parce qu’il échappe, en partie, aux logiques du cinéma dominant.

Extrait de « Nous sommes revenus dans l’allée des marronniers » (2012)

Abderrahmene Karim Bourenane: Est-ce que vous pensez que votre pratique artistique est marquée par une sensibilité féministe.

Leslie Lagier: Je dirais que, jusqu’à récemment, non, le féminisme n’apparaissait pas vraiment dans mon travail, ou en tout cas pas de manière consciente. Mais je pense qu’il y a eu une sorte de basculement chez moi, un bouleversement intérieur, lié aussi à ce qui s’est passé ces dernières années dans la société.

Comme je le disais tout à l’heure, Me Too a eu un impact profond sur moi, un impact que je qualifierais même de fondamental. Ce n’est pas que je me sois dit du jour au lendemain : « Je suis une femme, donc il faut absolument que je fasse des films féministes, et que je mette en scène des personnages féminins. » Ce n’était pas une décision complètement volontaire et militante, mais quelque chose de beaucoup plus naturel. Progressivement, j’ai eu envie de concentrer mon travail sur des personnages de femmes. C’est devenu évident pour moi.

Ce sont des films que vous n’avez pas encore vus, puisqu’ils sont en cours d’écriture ou de développement, mais c’est clairement la direction que prend mon travail aujourd’hui. Alors, est-ce que cela traduit une sensibilité féministe ? Oui, sans doute. Même si, paradoxalement, je le dis presque avec un sourire, parce que le terme est parfois utilisé à tort et à travers.

Il suffit aujourd’hui de mettre en scène une femme, une femme de cinquante ans, par exemple, comme personnage principal d’un film de fiction, pour s’entendre dire que l’on fait du « cinéma féministe ». C’est dire à quel point les représentations restent déséquilibrées. Personne ne dit qu’un film est « masculiniste » quand le héros est un homme de 50 ans… Et pourtant, cette asymétrie-là persiste.

Donc, oui, d’une certaine manière, mes films à venir s’inscrivent dans une démarche féministe, mais pas au sens d’un militantisme. Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est de représenter des femmes qui sont peu ou mal représentées au cinéma : des femmes qui ne sont pas forcément jeunes, ni parfaites, ni héroïques. Des femmes ordinaires, complexes, pleines de contradiction, tout simplement humaines.

Abderrahmene Karim Bourenane: Quand vous formez vos équipes, est-ce que vous êtes attentive à la composition, notamment à la place des femmes ? Est-ce important pour vous de travailler majoritairement avec des femmes ?

Leslie Lagier: Je dirais que, oui, j’ai clairement envie de travailler avec des femmes, c’est une évidence pour moi. Mais il y a deux choses. D’un côté, il y a ce désir affirmé de collaborer avec des femmes, et de l’autre, il y a aussi l’histoire d’une carrière, qui est faite de rencontres. On croise des techniciennes, des techniciens, des gens avec qui on a envie de continuer à travailler, qu’ils soient hommes ou femmes.

Il y a des hommes avec qui je collabore depuis longtemps et avec qui j’ai envie de poursuivre, justement parce qu’ils sont sensibles à ces questions, déconstruits, attentifs. Sinon, la collaboration ne pourrait pas fonctionner.

Donc oui, j’ai ce désir de travailler davantage avec des femmes, et ce sera sans doute le cas sur mes prochains projets. Mais je ne cherche pas non plus à constituer des équipes 100 % féminines. Pour moi, cela n’aurait pas plus de sens que de faire une équipe exclusivement masculine. L’idée, c’est avant tout de travailler avec des personnes, femmes ou hommes, qui partagent une même sensibilité, une même éthique du travail.

Et oui, bien sûr, cette question me touche particulièrement. Elle est centrale pour moi. Travailler dans un cadre où chacun, chacune, se sent en sécurité, écouté·e et respecté·e, c’est essentiel.

Tournage de « Nous sommes revenus dans l’allée des marronniers » – Pantin, France – 2010

Abderrahmene Karim Bourenane: Aujourd’hui, quand vous êtes aux commandes d’un tournage, comment veillez-vous à créer un espace de travail vraiment sûr et bienveillant pour toute l’équipe ?

Leslie Lagier: Il y a quand même quelque chose dont on ne se rend pas toujours compte, et que je peux vraiment évoquer ici d’un point de vue concret, depuis le plateau, depuis ce que c’est d’être une réalisatrice en tournage.

Dans l’économie dans laquelle je travaille, celle du cinéma d’auteur, souvent avec de petites équipes, on est constamment débordé·es, sous pression. Et dans ces conditions, il peut se passer des choses qu’on ne voit pas. C’est pour ça qu’il est essentiel que ces questions soient pensées en amont, avant même le tournage, et qu’il y ait une réelle vigilance sur le plateau !

Il faut savoir clairement qui est responsable des questions liées aux VHSS (violences et harcèlement sexistes et sexuels) qu’il y ait un·e référent·e identifié·e, (pas un coordinateur d’intimité, c’est encore autre chose), mais quelqu’un qui ait ce rôle précis. Parce qu’en réalité, on a beau vouloir que notre plateau soit exemplaire, qu’il n’y ait évidemment aucun problème de ce type, cela risque d’être un vœu pieux si personne n’est là pour veiller concrètement à ce que ce soit le cas.

Les réalisatrices, les réalisateurs aussi d’ailleurs, ont leur film à faire. Ils sont concentrés sur la mise en scène, le plan de travail à tenir, l’équipe, le tournage lui-même, et ils ne peuvent pas tout voir. C’est pour ça qu’il faut, à côté, des personnes dédiées à ces questions, capables d’exercer une vigilance active. Bien sûr, cette vigilance doit aussi être collective, partagée, mais elle a besoin d’un relais précis, d’une personne qui en ait la responsabilité. Sinon, ces problématiques risquent de passer à la trappe, tout simplement parce qu’on ne les voit pas.

Abderrahmene Karim Bourenane: Pouvez-vous nous parler un peu de vos projets à venir ? Pas seulement d’un point de vue artistique, mais aussi de la vision que vous souhaitez y développer ?.

Leslie Lagier:

En ce moment, j’ai deux projets : un long-métrage documentaire et un long-métrage de fiction.
Le documentaire est un portrait de ma mère. C’est le récit de la vie d’une femme qui a traversé l’existence dans une forme de dépendance, notamment vis-à-vis de son mari. C’est une femme d’une autre génération, qui a subi les effets du patriarcat sans toujours les mesurer, et sans parvenir à s’en détacher. Aujourd’hui, elle est âgée, elle a été victime d’un AVC, et sa dépendance s’est encore accentuée avec le temps.

Faire un film comme celui-là, c’est donc faire un film sur une femme âgée et malade, qui n’est pas, on peut le dire, le personnage principal des films en général. Et c’est aussi faire un film sur quelqu’un qui a vécu sous un certain régime de domination, et qui s’y est adaptée, qui s’y est même parfois soumise, sans pour autant s’en libérer. Et la manière dont elle en parle n’est pas celle d’une femme « libérée » : il n’y a pas de récit d’émancipation.

Or, au cinéma aujourd’hui, on peut raconter beaucoup de choses : on peut parler des femmes, des minorités de genre, on peut parler de gens qui luttent, qui s’émancipent, qui transforment leur vie, mais parler de celles qui ne se sont pas émancipées, de celles qui sont restées dans la dépendance, c’est beaucoup plus compliqué. Et donc c’est un film très difficile à faire, aussi sur le plan de la production.

Plus tôt, vous me demandiez si le fait d’être une femme complexifie la fabrication des films. Je ne sais pas. Mais ce que je peux dire, c’est que faire ce film-là est extrêmement difficile : trouver des financements, convaincre des partenaires, c’est un véritable parcours du combattant. Parce que ce film ne correspond pas aux récits attendus : il n’a pas de happy ending, pas de victoire symbolique. C’est un film qui parle d’une domination intériorisée, d’une vie sous emprise, et ça, ça ne passe pas très bien auprès des financeurs, c’est très difficile à accepter et à entendre, il semblerait.

Et à cet endroit-là, je crois que c’est un film profondément politique— parce qu’il aborde ce qui, justement, échappe aux récits de libération, il aborde ce qui ne peut pas être récupéré. Il parle d’un destin comparable à tant d’autres et en même temps totalement singulier.

Comment la domination s’inscrit très singulièrement dans une vie, dans la vie intime, dans les liens conjugaux et filiaux, quels dommages a-t-elle fait ? C’est à cet examen que l’on procède avec ma mère et que l’on peut faire profondément justement parce que l’on est mère et fille. Il n’y a pas d’issue spectaculaire, mais une vérité qui se livre, la sienne, celle de la vie qu’elle a vécue, qui est bouleversante.

Abderrahmene Karim Bourenane: Je vous remercie pour votre temps.

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