Marie Bonhommet

Profession : Réalisatrice et scénariste
Nationalité : Française
Date et lieu de l’interview :
12/12/2025 en ligne
Interviewée par :
Abderrahmene Karim Bourenane
Abderrahmene Karim Bourenane: Pourriez-vous retracer votre parcours vers la réalisation ? Quelles expériences personnelles, sociales ou professionnelles ont façonné votre regard de cinéaste ?
Marie Bonhommet: Alors moi, j’ai une formation de journaliste. J’ai commencé à l’Institut pratique de journalisme, c’était ma formation initiale. Au départ, j’ai travaillé dans le news, essentiellement en radio. Ma formation de base, c’est vraiment la radio, et j’étais très éloignée de l’image à ce moment-là. Ce n’était pas du tout mon premier choix.
Après plusieurs années en radio, il y a eu la création de BFMTV, au sein du groupe qui possédait NextRadio et RMC, pour lesquels je travaillais déjà ponctuellement. On m’a proposé de participer au lancement de la chaîne, et c’est comme ça que je suis entrée dans le monde de la télévision. Je ne connaissais pas du tout ce média, et j’y suis arrivée par le biais d’un format très news.
J’ai travaillé à BFMTV pendant six ans. J’y ai fait de l’information générale et beaucoup de politique : j’ai couvert les élections présidentielles, les élections législatives, et je suivais notamment le Parti socialiste pour la chaîne. Cette période a été extrêmement formatrice. J’y ai appris à travailler dans l’urgence, à être débrouillarde, à être à l’aise sur le terrain dans toutes les situations, et à réagir rapidement. C’était vraiment une très bonne école, et une expérience qui m’a beaucoup apporté.
Mais assez rapidement, j’ai ressenti une frustration : celle de ne pas pouvoir aller suffisamment en profondeur dans les sujets, de ne pas avoir le temps de les creuser. J’avais envie d’un autre rapport au récit, plus long, plus posé.
Au bout de quelques années, j’ai donc quitté le news pour aller vers des formats longs. J’ai d’abord travaillé environ un an en magazine, puis très vite, je me suis tournée vers le documentaire, notamment le format 52 minutes. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à découvrir véritablement l’image.
Pour moi, ça a été une révélation. Je ne m’y attendais pas du tout. Je me suis découvert une vraie passion pour l’image et un goût très fort pour la réalisation. Je me souviens très clairement m’être dit : « C’est ça que je veux faire. C’est là que je suis à ma place, et c’est ce que j’aime vraiment faire. »
Dès que j’ai commencé à mettre un peu en images, à filmer, à réfléchir à la manière dont je pouvais regarder et filmer les personnes que je rencontrais, j’ai compris que cela pouvait avoir autant d’impact qu’une voix off. J’ai trouvé ça beaucoup plus subtil que le commentaire explicatif.
Je me suis rendu compte que le simple fait de poser ma caméra à un endroit précis, de filmer sous un certain angle, de répéter un même type de plan dans le film, racontait déjà quelque chose. Et souvent, de manière beaucoup plus forte et beaucoup plus fine que tout ce qu’aurait pu dire une voix off. À partir de là, l’image a vraiment pris tout son sens pour moi. C’était quelque chose de totalement nouveau dans mon rapport au récit.
Petit à petit, j’ai donc quasiment arrêté d’utiliser la voix off. Le travail journalistique, en tant que tel, s’est un peu effacé sur le plan de la forme — même si, sur le fond, je ne pense pas que la frontière entre journalisme et documentaire soit si nette. Quand je fais un film, par exemple, sur la manière dont la justice traite les violences sexuelles, c’est aussi extrêmement informatif. Donc je ne crois pas vraiment à une séparation claire entre journalisme et documentaire ; les deux se nourrissent.
En revanche, formellement, je me suis de plus en plus orientée vers un documentaire d’immersion. J’en ai beaucoup réalisé pour l’émission Infrarouge sur France 2, et c’est encore aujourd’hui le type documentaire que j’affectionne particulièrement. Voilà, globalement, comment les choses se sont faites.
Abderrahmene Karim Bourenane: Que pensez-vous de la place de la femme au cinéma après le mouvement Me Too ?
Marie Bonhommet: je pense que les choses évoluent, même s’il reste encore pas mal de travail à faire. Dans le documentaire, par exemple, il y a un collectif qui s’est créé, qui s’appelle Nous Réalisatrices, justement pour donner davantage de visibilité aux femmes réalisatrices dans ce champ-là. Malgré tout, il existe encore des inégalités. On le voit notamment à la Scam, la Société des auteurs : parmi les réalisateurs et réalisatrices de documentaires, les femmes restent minoritaires, en particulier dans les grosses coproductions. Les films diffusés en prime time, dits un peu plus « premium », étaient encore majoritairement réalisés par des hommes mais c’est en train de changer par exemple, cette année de nombreux prime France Télévisions ont été réalisés par des femmes. On ne peut pas dire que rien ne change, que ce soit au cinéma ou dans le documentaire. Il y a aujourd’hui plus de femmes qu’avant.
Dans le documentaire de société, je constate qu’on est nombreuses. Dans la case Infrarouge, notamment, pour laquelle je travaille, il y a vraiment beaucoup de réalisatrices. J’irais même jusqu’à dire, même s’il faudrait le vérifier plus précisément, que, dans le documentaire de société, les femmes sont très présentes.
Et puis voilà, au cinéma aussi, moi, j’ai adoré par exemple, le film de Justine Triet, Anatomie d’une chute (2023), qui a gagné la Palme d’or. Moi, je trouve que c’est une réalisatrice formidable. J’aime beaucoup son travail, mais aussi sa manière d’être. J’aime beaucoup son personnage, sa personnalité. Je la trouve très à l’aise dans les médias, très libre dans sa parole, pas du tout dans le calcul permanent de ce qu’elle dit.
Moi, c’est quelque chose qui m’a toujours beaucoup inquiétée. Je me dis souvent que, en tant que femme, je dois faire plus attention que les hommes à la manière dont je m’exprime, parce que ça peut me porter davantage préjudice. J’ai tendance à être assez à l’aise, assez directe, mais j’ai vu, dans le regard des gens, que parfois on ne peut pas faire les mêmes blagues, ni aborder les mêmes sujets quand on est une femme. En tout cas, ce n’est pas reçu de la même manière, ce n’est pas accueilli de la même façon.
Ce que j’aime beaucoup chez Justine Triet, c’est justement cette aisance-là. Elle parle de manière très cash, elle dit les choses comme elle les pense. Elle n’a pas peur, je trouve, de la manière dont elle peut être perçue. Et ça, moi, ça m’a vraiment séduite, autant son travail que sa personnalité.
Donc oui, il y a encore du travail à faire, mais ça évolue quand même très nettement.
Abderrahmene Karim Bourenane: Le documentaire reste le genre dans lequel on trouve le plus de femmes réalisatrices. À l’inverse, dans des genres comme la fiction, elles sont vraiment très peu nombreuses.
Marie Bonhommet: Oui, en fiction c’est différent, mais dans le documentaire, et surtout dans le documentaire de société, on est quand même assez nombreuses. Après, ça dépend aussi beaucoup des catégories : géopolitique, société, politique, économie… Les équilibres ne sont pas les mêmes selon les thématiques. Mais c’est vrai qu’en documentaire de société, les femmes sont plus présentes. Et je pense que ça tient aussi au fait que ce sont des sujets considérés comme plus « sensibles », des sujets pour lesquels on imagine encore que les femmes seraient plus légitimes : la protection de l’enfance, les droits des femmes, ce genre de thématiques. On en est encore un peu là.
À l’inverse, les sujets dits plus « sérieux », comme la politique ou la géopolitique, étaient jusqu’à présent plus facilement réservés aux hommes, ce qui est évidemment problématique. Mais cela évolue, il y a de plus en plus de femmes qui travaillent sur ces questions-là. J’ai par exemple des amies qui réalisent des films sur Gaza ou sur la Syrie. Je pense notamment à Hélène Lam Trong, qui a remporté le prix Albert Londres.
Donc oui, il y a des femmes qui réalisent des documentaires de géopolitique et accèdent au prime time. Mais malgré tout, le ratio reste très différent : on est beaucoup plus nombreuses en documentaire de société que dans d’autres domaines. Je ne sais pas si mon explication est la bonne, mais honnêtement, je pense qu’il y a quand même de ça. Peut-être aussi que, de notre côté, en tant que réalisatrices, on propose davantage de films liés à l’enfance, à la protection de l’enfance, à la famille, aux droits et au respect des femmes. Ça peut aussi venir des idées que nous apportons. Je ne sais pas s’il existe des études permettant de savoir si ce sont davantage des sujets proposés par des femmes, ou si ce sont plutôt les producteurs qui les confient plus volontiers aux réalisatrices en se disant que ces thématiques leur correspondent. Je pense qu’il faut se méfier des conclusions trop rapides. Mais je crois quand même que beaucoup de ces idées de films viennent des femmes elles-mêmes. Je ne suis pas sûre, par exemple, qu’un réalisateur proposerait autant de films sur #MeToo, ou sur les violences sexistes et sexuelles, que des réalisatrices.
Abderrahmene Karim Bourenane: Est-ce que vous pensez que vous êtes féministe et vos films sont féministes ?
Marie Bonhommet: Moi, je suis extrêmement prudente par rapport à tout ça. Évidemment, si on me pose la question comme ça, je vais dire que oui, je suis féministe, parce que je suis pour l’égalité des droits entre les hommes et les femmes, et parce que je sais que ces avancées sont passées par des combats. Le combat féministe a permis de faire bouger les choses, et il reste encore beaucoup de travail à faire.
Donc, bien sûr, il n’est absolument pas question pour moi de critiquer les féministes ou le féminisme. Simplement, dans mon expérience personnelle, je n’ai pas vécu de réactions ou d’attitudes sexistes à mon égard, ni de traitement explicitement inégalitaire. Je ne l’ai pas ressenti comme ça. Et je me méfie justement de ces discours qui manquent de nuance et qui peuvent aller trop vite et qui, au final, pourraient même nuire à la cause. Je pense vraiment qu’il faut être nuancé.
Par exemple, la question qu’on se posait tout à l’heure : est-ce que ce sont aussi des sujets que les femmes apportent elles-mêmes ? Et dans ce cas-là, ce n’est pas forcément uniquement la responsabilité des producteurs si les femmes sont plus nombreuses dans le documentaire de société. Ce sont des questions complexes, et il faut savoir précisément de quoi on parle. Il faut des chiffres, il faut comprendre les mécanismes à l’œuvre.
Il est évident qu’il existe encore des inégalités, ça, c’est certain. Mais je reste méfiante, parce que je sais que, parfois, des positions trop systématiques, trop peu nuancées, peuvent finir par desservir le combat. On risque alors de perdre en crédibilité.
Voilà pourquoi, moi, j’essaie toujours d’être prudente et précise dans la manière dont j’aborde ces questions.
Abderrahmene Karim Bourenane: Il faut être attentif à l’usage des termes et à tout ce qu’ils impliquent, justement afin de mieux défendre la cause, c’est ça ?
Marie Bonhommet: Oui, c’est ça, exactement. Pour moi, ce sont des questions de pratiques, et c’est pareil quand on parle de violences sexistes et sexuelles. On ne peut pas tout mettre sur le même plan. Évidemment, j’exagère un peu, mais on ne peut pas mélanger une réflexion sexiste, une blague lourde ou déplacée, un geste déplacé, une agression sexuelle ou un viol. Ce sont des choses qui relèvent de degrés très différents.
Si on met tout dans le même panier, sans faire de distinction, ça pose un vrai problème. Parce qu’à ce moment-là, on perd en crédibilité quand on parle, quand on dénonce. On n’est plus aussi audible.
C’est un peu la même chose que lorsque j’ai fait le film sur le procès. Ce qui m’intéressait, c’était justement d’aborder la question avec nuance : comment on juge, comment on évalue ce qui s’est passé dans une chambre, comment on regarde une situation complexe. Et il ne s’agit évidemment jamais de remettre en question ce qu’a vécu Sarah, ni ce qu’ont vécu des milliers de femmes, que ce soit dans leur vie personnelle ou dans le monde du travail. Ce n’est absolument pas ça.
C’est simplement dire que, parfois, ce n’est pas si simple. J’aime bien laisser une place à la nuance quand elle est nécessaire. Bien sûr, il y a des situations où il n’y a aucune nuance à apporter : quand un homme se comporte mal, quand il est agresseur, là, il n’y a pas de débat possible.
Mais parfois, il y a des zones plus complexes, des situations qui demandent réflexion. Se poser la question : est-ce qu’on est au bon endroit ? Est-ce qu’on nomme les choses de la bonne manière ? Est-ce qu’on fait les distinctions nécessaires ?
C’est peut-être ma formation de journaliste qui ressort, mais j’aime bien savoir précisément de quoi on parle, et ne pas être uniquement dans un discours militant. Le militantisme, c’est important, je pense que ça permet de faire bouger beaucoup de choses, mais il faut aussi être rigoureux, connaître les faits, et rester dans la nuance. Sinon, on perd en crédibilité.
Et c’est vrai que je me suis souvent posé la question : Défi de justice (2025), est-ce que c’est un film féministe ? On me l’a beaucoup demandé. Mais en réalité, ce n’était pas mon intention. Je n’ai pas voulu faire un film féministe, en tout cas pas au sens où on l’entend habituellement.
Ce que je voulais faire, c’était un film qui nous fasse réfléchir à la difficulté de juger un crime de l’intime. C’était ça, mon point de départ. Ne pas faire un film militant, mais ouvrir un espace de réflexion.
Abderrahmene Karim Bourenane: Alors pourquoi ce(s) film(s), pour rendre justice ? Libérer une parole ?
Marie Bonhommet: Je ne sais pas si je dirais cela. En tout cas, je n’ai pas cette ambition-là au moment où je fais un film. Quand je fais un film, je m’interroge avant tout. J’ai envie de comprendre des choses. Je n’arrive pas en me disant : « je veux rendre justice, je veux mener un combat » ou « je veux faire un film militant ». Ce n’est pas du tout mon point de départ. Au contraire, j’arrive avec des questions. Je me dis : comment la justice fonctionne-t-elle concrètement ? On critique beaucoup la justice en disant qu’elle ne fait pas son travail concernant les affaires de viol. Est-ce que c’est vraiment le cas ? J’avais envie d’aller voir, d’observer comment on juge ce crime si particulier.
Quand je commence un film, je crois que je n’ai aucun présupposé. J’essaie justement de me débarrasser de toute idée préconçue, d’être attentive aux subtilités, aux zones de complexité. Je cherche à éviter un film manichéen, et à comprendre les difficultés et les enjeux des deux côtés.
Un film militant, au fond, convainc surtout des personnes qui sont déjà convaincues. Si un film féministe et militant parle aux féministes, c’est très bien, mais ce n’était pas l’objet d’un film comme celui-ci. Moi, ce qui m’intéresse davantage, c’est de faire réfléchir, plutôt que de convaincre ceux qui le sont déjà. Ce qui m’intéresse avant tout, c’est que le film amène à se poser des questions. Ce que j’aime, c’est que, en sortant de la projection, les gens se disent : « C’est vrai que ce n’est pas simple, je n’aurais pas aimé être à la place du magistrat, ce n’est vraiment pas évident. »
Et tout cela, sans jamais remettre en cause le verdict. Pas du tout. Je veux dire, le viol, pour moi, dans cette affaire, ne fait absolument pas débat. Mais malgré tout, ce n’est pas simple. Ce n’est pas évident. Il risque quinze ans de prison, et la peine prononcée s’inscrit aussi dans un ensemble de paramètres : le fait qu’il n’ait pas de casier judiciaire, le contexte, la difficulté à savoir exactement ce qui s’est passé dans sa tête à ce moment-là, s’il y avait ou non une intention d’usurpation de l’identité de l’autre. Tout cela montre que condamner n’est pas si simple non plus. Qu’il faut des arguments, qu’il faut une intime conviction, et que, dans ce type de situations, cette conviction n’est pas évidente à construire. C’est pour cela que, moi, je cherche davantage à comprendre qu’à faire un film militant.
Abderrahmene Karim Bourenane: Est-ce que vous pensez, par exemple, en termes d’intersectionnalité ? C’est-à-dire à l’idée d’inclure des personnages qui cumulent plusieurs dimensions : le genre, l’origine sociale, la race, le niveau d’éducation, afin de questionner les différentes strates ou les différents aspects qu’une femme peut incarner ?
Marie Bonhommet: Non, pour moi, ce n’est absolument pas comme ça que les choses se passent. C’est avant tout une histoire de rencontre. Ce que je trouve magique dans un film, dans un tournage, c’est justement ce moment où une rencontre a lieu. Ce moment où je me dis : « C’est incroyable, si je n’avais pas fait ce film-là, jamais je n’aurais créé ce lien avec cette personne ».
Souvent, on n’a rien en commun a priori, nos vies sont très différentes, et pourtant, le film permet ça : créer du lien, comprendre l’autre, comprendre une femme, un parcours, une manière d’être au monde. Je ne parle pas seulement de Sarah. Je pense aussi, par exemple, à un film que j’ai fait sur les femmes de prisonniers, des femmes qui accompagnent leur compagnon condamné à des peines très longues, vingt ou trente ans, et qui continuent d’aller les voir au parloir chaque semaine. Ce film s’appelaitL’amour à perpette (2013).
Dans ces situations-là, je ne me pose pas du tout les questions de la manière dont on les formule parfois. Là, par exemple, je viens de terminer un film sur l’amour et la sexualité chez les jeunes. Je ne me suis pas demandé si je devais choisir tel ou tel milieu social. J’ai suivi une bande de copains parce qu’il se passait quelque chose entre eux, parce que c’était vivant, et parce que je trouve qu’à cet âge-là, quinze, seize, dix-sept ans, c’est avec les copains qu’on parle de sexualité, pas avec les parents.
Ce qui m’intéressait, c’était de m’immiscer dans cette bande, de comprendre leur manière de se parler, de se raconter les choses. Évidemment, je fais attention à ne pas être dans des extrêmes, sociologiquement parlant, pour que le plus grand nombre puisse s’y reconnaître. Mais c’est tout.
Enfin, oui, à moins que ce soit un choix assumé de faire un film sur une classe extrêmement favorisée. Ça peut être un choix, bien sûr. Mais malgré tout, je fais attention à une chose : éviter de rester enfermée dans un microcosme précis qui peut très vite devenir un repoussoir pour beaucoup de gens. Des personnes qui ne vont pas s’y reconnaître, ou qui vont se dire immédiatement : « bon, là, elle est restée dans son petit milieu du cinéma ou de la télévision ». Et ça, je le comprends complètement. Donc oui, ça, c’est quelque chose à quoi je fais attention.
Mais en dehors de ça, franchement, ce qui me plaît vraiment, c’est la rencontre. C’est de me dire tiens, j’arrive à comprendre le parcours de cette femme, alors que je n’ai rien à voir avec elle, que nos milieux sont différents, que nos vies ne se ressemblent pas, et que jamais je ne l’aurais rencontrée si je n’avais pas fait ce métier. Et pourtant, on crée du lien.
Parfois, je reste en contact avec ces personnes dix, quinze, vingt ans après le film. Et moi, c’est ça qui m’importe. Savoir d’où elle vient, oui, bien sûr, mais ce ne sont pas des questions qui structurent mon geste au départ. Et si je choisis des personnes qui parlent au plus grand nombre, c’est parce que ce sont de bons personnages, parce que ce sont des gens curieux des autres, généreux dans ce qu’ils donnent, et capables de créer du lien. Au fond, pour moi, c’est ça qui est le plus important.
Abderrahmene Karim Bourenane: Vous avez principalement réalisé des films pour France Télévisions. Est-ce que ce cadre institutionnel influence votre manière d’aborder les sujets ou votre liberté en tant que réalisatrice ? Ou, au contraire, est-ce que cela représente plutôt un avantage ?
Marie Bonhommet: Alors non. Et en plus, cette question-là relève autant d’une réflexion globale menée avec le producteur. Ce n’est pas du tout quelque chose qui vient de la chaîne. Je pense d’ailleurs que ce sont plutôt les producteurs qui peuvent avoir cette inquiétude, cette peur de ne pas être suffisamment représentatifs.
Les chaînes, les diffuseurs, en tout cas dans mon expérience, ne m’ont jamais dit ça. Ce que les diffuseurs m’ont parfois dit, et je m’en souviens très bien, c’est plutôt de faire attention à ne pas être trop bobo. Et ça, je pense que c’est une très bonne chose. Par ailleurs, pour moi, travailler pour le service public, c’est vraiment extraordinaire. C’est une liberté immense. On a une liberté quasi totale dans la manière de réaliser les films. On ne nous dit jamais quoi dire, ni comment traiter les sujets. Il n’y a pas de tentative d’influence ni d’intervention sur le fond. Et franchement, c’est extrêmement agréable. Quand on traite des sujets de service public, des films qui parlent de la société, qui cherchent à faire évoluer les regards sur les droits des femmes, sur la protection de l’enfance, il y a très peu d’interventions. En réalité, on travaille dans le même sens.
Abderrahmene Karim Bourenane: Vos films suivent une trajectoire ; il y a un fil conducteur. Comment choisissez-vous les sujets/thèmes ?
Marie Bonhommet: Ce sont des films que j’ai proposés moi-même. Ce sont des sujets qui me touchent personnellement, et pour lesquels je me sens, très modestement, utile. J’aime bien que mon métier ait du sens, qu’il serve à quelque chose. J’ai le sentiment que, même de manière très modeste, ces films peuvent faire évoluer un peu les consciences sur des sujets qui me paraissent essentiels. La protection de l’enfance, par exemple, a été un sujet central pour moi. Très tôt. Déjà à l’école de journalisme, je lisais les journaux, les quotidiens, tous les jours, et je voyais sans cesse revenir des faits divers liés à la maltraitance. Des situations qui me semblaient complètement délirantes, surtout dans un pays comme la France, où le système de protection de l’enfance est censé être relativement développé. Je me disais mais c’est quand même incroyable. Des enfants qui meurent sous les coups de leurs parents, des enfants qui meurent dans des machines à laver, des gamins brûlés, mutilés, victimes de violences inimaginables. Des horreurs, vraiment. Et des horreurs que je lisais quasiment tous les jours. Et je me suis dit : « Mais comment c’est possible que ça arrive, en fait ? » C’est vraiment de là que tout est parti. Mon premier film est né de cette interrogation. C’était mon tout premier film, il s’appelait Motus et bouche cousue. Je ne saurais plus dire exactement l’année, mais c’était il y a environ quinze ans. Ensuite, de fil en aiguille, on commence à creuser une thématique. Le premier film en amène un deuxième, puis un troisième. On tire un fil. On acquiert des connaissances, on devient, entre guillemets, un peu plus familière de ces sujets-là, et forcément, les idées viennent plus facilement. Mais ce que je veux dire, c’est que ce sont vraiment des films que j’apporte moi. C’est une sensibilité qui est la mienne, un domaine qui m’intéresse profondément. Après, évidemment, avec le temps, il peut arriver que l’on me propose des projets en se disant : tiens, Marie, on a une idée sur cette thématique, on sait que c’est un sujet qu’elle connaît bien.
Ce n’est pas parce que je serais « la spécialiste », on est plusieurs à travailler sur ces questions-là, évidemment, mais c’est vrai que, par exemple, récemment, une société de production avait le projet de faire un film sur l’aide sociale à l’enfance, sur une mesure d’accompagnement des enfants et des parents. Ils sont venus me le proposer parce qu’ils savaient que j’avais déjà réalisé plusieurs films sur ces sujets.
Abderrahmene Karim Bourenane: Je vous remercie pour vos réponse et votre temps