Simone Bitton

Profession : Réalisatrice

Nationalité : Française

Date de l’interview :
10 décembre 2025

Interviewée par :
Anne Crémieux et Jacques Choukroun


Née à Rabat au Maroc en 1955, Simone Bitton suit à l’âge de 11 ans sa famille en Israël. Ce séjour à l’adolescence et le service militaire obligatoire qui lui est imposé pendant la guerre d’octobre 1973 lui font questionner le politique et la rendent profondément pacifiste. Elle s’installe en France à 20 ans où elle bifurque d’études en histoire vers le cinéma, d’abord à l’université Paris 8-Vincennes, puis à l’IDHEC (Institut des Hautes Etudes Cinématographique, ancêtre de la Fémis). Elle se spécialise en montage et consacre ses études puis sa carrière au documentaire. Ses films explorent les questions de mémoire, d’identité, de colonialisme, de géopolitique et de rapports de pouvoir, notamment au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. À travers des dispositifs chaque fois redéfinis pour servir le propos, elle interroge la manière dont l’histoire est écrite, racontée et vécue. Membre du département de cinéma de l’université Paris 8 Saint-Denis depuis 2013 et formatrice aux ateliers Varan depuis 2014, elle s’efforce de discerner et de transmettre des réalités complexes.

Anne Crémieux : Pouvez-vous retracer votre parcours jusqu’à entrer à l’IDHEC ? Est-ce que l’école a été déterminante ou est-ce que vous auriez été cinéaste de toute façon ?

Simone Bitton : Je ne sais pas si j’aurais été cinéaste sans l’IDHEC. Cela m’a été très profitable, et déterminant. J’avais commencé en arrivant à Paris des études de cinéma à l’université Paris 8, qui était alors à Vincennes : c’est là que ma passion s’est véritablement développée. J’avais pris des cours en histoire, sans vrai projet, et un cours de cinéma où quelqu’un m’a dit d’aller suivre des cours à Vincennes, que les profs étaient formidables. Et c’était vrai, si bien que j’ai vite abandonné le reste. Paris reste la ville où, je crois, on peut voir le plus de films au monde, et souvent gratuitement. Je voyais d’abord un film par semaine, puis deux, puis un par jour, et puis tout le temps.

Jacques Choukroun : Puis il y a eu le concours de l’IDHEC ?

Simone Bitton : J’ai passé le concours de l’IDHEC après un an de fac et j’ai eu la chance assez inouïe de le réussir dès la première fois alors que j’avais de grandes lacunes en cinéphilie par rapport à beaucoup de mes camarades. Je ne viens pas d’un milieu cinéphile. Je lisais beaucoup, mais j’avais vu peu de films avant mes 20 ans.

Anne Crémieux : Qu’étudiait-on à l’IDHEC à l’époque ?

Simone Bitton : Contrairement à la Fémis aujourd’hui, on ne se spécialisait qu’en troisième année donc tout le monde faisait des études de réalisation pour se spécialiser en montage ou en prise de vue. J’ai choisi le montage.

Anne Crémieux : Pour le documentaire ?

Simone Bitton : J’ai tout de suite su que je voulais faire du documentaire. Mon film de fin d’études était un documentaire et je n’ai jamais fait que du documentaire.

Anne Crémieux : Et peut-on demander pourquoi ?

Simone Bitton : Parce que c’est magnifique. J’aime en faire et j’aime en voir. Pour moi, c’est ce qu’il y a de plus libre, de plus créatif dans le cinéma. J’aime voir des films de fiction, mais je ne suis pas une directrice d’acteurs.

Anne Crémieux : Donc c’est un métier différent ?

Simone Bitton : J’aime filmer les gens, j’aime filmer le réel. Un metteur en scène de cinéma de fiction est un Dieu : quand il arrive le matin, 50 ou même 200 personnes l’attendent. C’est un général d’armée ; il décide de tout : ce que les gens vont dire, comment ils sont habillés, comment ils vont bouger, ce qui va leur arriver. Ce n’est pas mon truc. Moi, je ne sais pas ce que les gens vont dire. Je sais la question que je vais leur poser, éventuellement, mais c’est tout. J’aime beaucoup la liberté que cela permet en termes de forme. J’aime changer les dispositifs. J’aime la non-fiction donc c’est ce que je fais.

Anne Crémieux : Avez-vous parfois travaillé sur des fictions ou sur les projets des autres ?

Simone Bitton : Oui, j’ai été quelques années assistante monteuse et monteuse sur quelques films, mais j’ai eu la chance aussi de pouvoir très vite réaliser dans le cadre du Service de la Recherche de l’INA (l’Institut National de l’Audiovisuel), dirigé alors par Claude Guisard et Thierry Garrel avant qu’il rejoigne Arte, qui n’existait pas à l’époque. J’ai eu beaucoup de chance, je dois dire. Mon film de fin d’études, qui était une enquête très féministe sur le suicide de la tante d’une amie, avait été récompensé par le Grand Prix du Festival de Belfort et avait été nominé aux Césars. C’est comme ça que ça a démarré, assez facilement en somme. La 7, l’ancêtre d’Arte, avait commandé à l’INA un film à sketches pour une soirée thématique intitulée « Le Changement ».

Anne Crémieux : Un film à sketches ?

Simone Bitton : Oui, un film composé d’une dizaine de courts métrages confiés à des réalisateurs confirmés. Il y avait Godard, et bien d’autres, avec trois ou quatre places réservées à des petits jeunes. Et donc, sans doute parce que j’avais gagné le prix de Belfort avec cette histoire assez tragique et en même temps passionnante, cette enquête sur les raisons du suicide d’une femme ordinaire, l’INA m’a confiée la réalisation d’un court -métrage pour ce film. J’ai fait un documentaire sur la guillotine.  Je me souviens très bien d’avoir écrit une note d’intention à propos du fait que la gauche avait gagné et qu’on ne pouvait pas prédire ce que cela allait vraiment changer mais ce qui était sûr, c’est que six personnes avaient eu la vie sauve : les six condamnés à mort qui attendaient la guillotine. Je racontais l’histoire du moins connu d’entre eux, Jean-Jacques Nicolas, un jeune homme de 23 ans qui avait tué l’amant de sa fiancée.  Il venait d’un milieu très modeste, il avait eu un avocat commis d’office et n’avait aucune chance. La guillotine venait d’être transférée au musée Carnavalet où le personnel l’avait actionnée pour que je puisse faire un plan du couperet qui tombe.

Jacques Choukroun : Qu’est-ce que ça t’a fait de faire ce film dans ces conditions ?

Simone Bitton : C’était ma première diffusion télévisée. J’ai fini mes études au moment de l’élection de François Mitterrand et du réinvestissement de l’État dans la culture. Ca a été déterminant.

Anne Crémieux : Vous avez dit à propos de ce court métrage qu’il était féministe. Est-ce qu’à l’époque, c’était votre intention de faire un film féministe ?

Simone Bitton : Non, mais je me disais féministe. Moi et mes camarades avions une grande admiration, que j’ai toujours, pour Chantal Akerman. Chantal Akerman a changé ma vie. Elle a ouvert la porte ; elle a ouvert la voie, de Je, tu, il, elle à Jeanne Dielman.  On se disait : « Si une femme peut faire ça, alors je vais essayer. » Akerman a réinventé et révolutionné le temps et le cadre. Elle l’a fait au féminin. Elle n’aimait pas qu’on dise ça, mais pour nous, c’était clair que seule une femme pouvait faire ces films-là. Maintenant, pour les jeunes femmes, il y a beaucoup de modèles à suivre ; à l’époque, il y avait Chantal Akerman.

Anne Crémieux : Est-ce qu’il y avait d’autres modèles, féminins ou masculins ?

Simone Bitton : Oui, Jean-Louis Comolli a été très important, c’était mon directeur pour mon film de fin d’études.

Anne Crémieux : N’y avait-il pas un ciné-club toutes les semaines ?

Simone Bitton : Oui, avec Jean Douchet, qui était formidable en analyse de films.

Anne Crémieux : Ah oui, c’était d’ailleurs ouvert au public dans les locaux de l’IDHEC, j’y allais dans les années 90, un soir par semaine.

Simone Bitton : Nous c’était le matin à 9h00, en première année : on commençait la journée par le visionnage d’un film qu’on analysait avec Jean Douchet.

Anne Crémieux : Y avait-il d’autres femmes que Chantal Akerman ?

Simone Bitton : Sans doute mais pour moi, celle qui a compté, c’est Chantal Akerman. Par la suite, je n’ai pas trop aimé ses fictions, je pense qu’elle était beaucoup plus forte sans acteur. À part avec Jeanne Dielman, je ne pense pas que ça soit là qu’elle ait le plus innové.

Anne Crémieux : Et vous étiez combien de femmes à l’IDHEC à l’époque ?

Simone Bitton : Je ne saurais pas dire exactement, mais assez peu. On était loin de la parité. Peut-être quatre ou cinq. Dominique Cabrera était dans ma promotion.

Anne Crémieux : Quatre ou cinq sur combien ?

Simone Bitton : Sur 25 environ, mais il faudrait vérifier, ne me prenez pas au mot. Et certaines n’ont pas terminé. Au moins deux.

Anne Crémieux : Comment avez-vous vécu la vague #MeToo ? Est-ce que ça a été important dans le travail ? Quelles en sont les conséquences aujourd’hui ?

Simone Bitton : Ca a été très réjouissant. Les choses ont avancé grâce à #MeToo, même si le travail est loin d’être terminé. Par exemple, je siège depuis quelques mois au Conseil d’administration de la SCAM, la société qui collecte et répartit les droits d’auteurs documentaires, et il y a maintenant une parité absolue dans toutes les commissions et au conseil d’administration. On s’efforce aussi d’avoir une parité absolue dans les attributions de bourse, de prix, de tout ce que la SCAM fait. On a une présidente, on en a eu plusieurs présidentes ces dernières années. C’était quelque chose d’inimaginable. Je le dis souvent à des plus jeunes réalisatrices qui se plaignent et elles ont raison, et qui se battent : je leur raconte le chemin parcouru. Elles tombent des nues, alors que c’était hier.

Anne Crémieux : Et est-ce que cela se poursuit ?

Simone Bitton : Il y a aussi des retours de boomerang, je ne suis pas dupe, mais #MeToo a été formidable. Il reste du travail : tant qu’on continuera de voir toutes ces images de montée des marches de jeunes femmes à moitié nues au bras de vieux barbons en smoking, il y aura du travail.

Anne Crémieux : Quel retour de boomerang ?

Simone Bitton : C’est le propre de tout combat. Deux pas en avant, un pas en arrière. Il y a des vengeances, c’est difficile, mais les choses avancent et nous devons toutes remercier les premières actrices qui ont osé parler.

Jacques Choukroun : Est-ce que tu penses que c’est parce que tu avais une sensibilité de femme que tu as fait Rachel (2009) ?

Simone Bitton : Je ne saurais pas te dire. Je suis moi. Oui, elle m’a sans doute touchée parce que je me suis vue en elle. J’ai vu la jeune militante que j’ai été. Elle était plus courageuse que je ne l’ai jamais été. C’est vrai qu’il y avait des garçons parmi les volontaires internationaux qui ont été tués. Je l’ai choisie non parce que c’était une femme mais parce qu’elle écrivait : ses lettres à sa famille m’ont beaucoup touchée. Sans ses lettres, sans ses emails, il n’y aurait pas eu de film, je crois. Je suis partie des emails.

Anne Crémieux : Est-ce que dans certaines situations, être une femme a été déterminant ? J’imagine, pour faire le film sur le suicide de cette femme…

Simone Bitton : C’est difficile à dire. En tout cas, c’était important pour moi de raconter l’histoire de cette femme. L’histoire d’une aliénation féminine. Elle ne voulait plus vivre parce que sa condition de femme lui avait réservé une vie où elle n’était pas heureuse, où elle ne pouvait pas être heureuse. Je pense qu’elle n’aurait pas eu la même vie aujourd’hui.

Jacques Choukroun : Il s’agit bien de Solange Giraud, née Taché (1981) ?

Simone Bitton : Oui, c’est ce qui est écrit sur sa tombe. C’est son nom.

Anne Crémieux : Et donc quelle carrière on fait, après un tel film ?

Simone Bitton : Je n’ai pas cherché à rentrer dans le milieu du cinéma. Je suis allée vers la télévision publique, qui a beaucoup changé depuis. J’ai fait mes premiers films avec l’INA. Je détonais car j’abordais toujours des sujets géopolitiques, complexes, un peu clivants. Je m’intéressais à ce que je connaissais, c’est-à-dire au Moyen-Orient et au Maghreb. Je croyais et je crois toujours, dans l’absolu, aux vertus du service public télévisé. Je m’étais donné une sorte de mission : parler des Arabes, de la culture arabe, et de la Palestine. Presque personne n’en parlait, ou alors très mal. Je devais combler un manque terrible dans un souci tout à fait documentaire, je dirais presque didactique, mais sans sacrifier la forme.

Jacques Choukroun : Avec par exemple la série sur Les grandes voix de la chanson arabe (1991) ?

Simone Bitton : Oui, c’était important pour moi que de faire un film sur Oum Kalthoum, je voulais partager le raffinement de son art. J’ai aussi participé à eu une série de plus de 100 films sur les écrivains du XXᵉ siècle pour fêter l’an 2000, chacun confié à un réalisateur différent. Il n’y avait pas d’Arabes dans la liste, sauf Naguib Mahfouz qui venait d’avoir un prix Nobel. Donc j’ai dû aller voir les responsables et leur dire que ce n’était pas possible. Et je leur ai proposé Mahmoud Darwich. Je n’ai pas eu de mal à les convaincre mais si je n’avais pas été là, il n’y aurait pas eu de film sur Darwich.

Anne Crémieux : Et est-ce qu’il y avait 50% de femmes ?

Simone Bitton : Non, pas du tout. Ni parmi les écrivains, ni parmi les réalisateurs. Moi-même j’ai choisi un homme, un de mes auteurs préférés.

Je peux raconter une anecdote qui aujourd’hui encore me fait mal : quand j’ai fait Palestine, histoire d’une terre (1993), deux films d’une heure qui racontent l’histoire de la Palestine en archives, accompagnées d’une voix off écrite au cours du montage qui a duré plusieurs mois, quand est arrivé le moment d’enregistrer ce texte, on m’a imposé une voix d’homme. Ça ne pouvait pas être moi. On m’a dit très clairement que le sujet n’allait pas avec une voix de femme.

Jacques Choukroun : Comment as-tu réagi ?

Simone Bitton : C’était mon texte, mes tripes, mon travail. C’était un énorme travail de recherche d’archives, de l’écriture d’un texte très compliqué où il ne fallait absolument pas être prise en défaut de la moindre inexactitude. J’avais deux imminents conseillers historiques derrière moi, Pierre Vidal-Naquet et Elias Sanbar. C’était mon texte, mais il a fallu prendre un comédien pour le dire. J’ai dû céder parce que j’étais une jeune réalisatrice et j’étais déjà bien contente qu’on me confie ce projet. Après, je n’ai plus jamais cédé. Mais à l’époque, on pouvait dire à une réalisatrice : « Écoute, sur ce sujet, non, une voix de femme, ce n’est pas bon pour ton film, il vaut mieux que ça soit une voix d’homme, c’est plus crédible. » Les voix de femmes étaient réservées à ce qui traitait de la famille, de la médecine, des sciences naturelles… Mais pas la géopolitique !

Anne Crémieux : Et le Maroc ? Les Mille et un jours du Hajj Edmond (2021), qu’on a vu ensemble avec Jacques au festival des films méditerranéens de Montpellier il y a quelques semaines, se passe au Maroc.

Simone Bitton : J’ai quitté le Maroc à l’âge de 11 ans avec ma famille qui m’a emmenée vivre en Israël, où j’ai passé mon adolescence et dont j’ai voulu partir très vite. Je suis partie à 20 ans mais j’ai été très marquée par mes années israéliennes. Cela m’a engagée dans une recherche de vérité. Je voulais rectifier l’histoire déformée de la Palestine telle que je l’avais apprise en Israël, et que je continuais d’entendre mal racontée ici en France. Remettre les pendules à l’heure , être rigoureuse. Pour ce film, j’avais fait développer des archives de l’ONU qui étaient encore à l’état de négatif. Personne n’avait demandé à les développer depuis 1948. Elles étaient répertoriés, mais n’avaient jamais été développées. C’était la première fois qu’on voyait à la télévision française, et peut-être occidentale, des images de la Nakba et les conséquences de la guerre de 1948 sur les 700 000 Palestiniens qui ont dû quitter leurs terres, leurs villages rasés, leurs villes où des Israéliens se sont installés à leur place . 

Anne Crémieux : Et donc, comment passe-t-on de la Palestine au Maroc, avec le film sur Edmond El Maleh ?

Simone Bitton : C’est un film très tardif dans ma vie de réalisatrice et dans ma vie tout court. J’ai commencé à tourner au Maroc, mon pays natal, à la fin des années de plomb, c’est-à-dire après la mort de Hassan II en 1999.  Cela redevenait possible dans ce pays que je ne connaissais plus. J’ai longtemps voulu faire la biographie de Mehdi Ben Barka, le fondateur de la gauche marocaine, avec un des producteurs avec qui j’ai beaucoup travaillé, Patrice Barrat, qui avait lui-même une histoire personnelle avec le Maroc, car son père faisait partie de la gauche chrétienne anticolonialiste. Pendant dix ans on proposait le projet mais comme ça ne traitait pas de l’affaire Ben Barka, que c’était l’histoire de sa vie et non l’histoire de sa mort, ça n’intéressait personne. Alors qu’à travers sa vie, on raconte toute l’histoire de la décolonisation du Maroc et de la création de l’équation politique marocaine,  celle du rapport de force entre le palais et la classe politique , depuis l’indépendance et jusqu’à son assassinat, qui a sonné le glas de beaucoup d’espoirs démocratiques  Et comme par miracle, quelques mois après la mort de Hassan II, ce même projet a été accepté. Et donc j’ai fait ce film, Ben Barka : l’équation marocaine (2001), auquel je suis très attachée, je dois dire, parce que c’est avec ce film que j’ai renoué avec mon pays natal, et que je m’y suis fait connaître.

Jacques Choukroun : Qu’est-ce que ça a signifié pour toi, cette reconnaissance ? 

Simone Bitton : J’ai fait ce film en tant que Marocaine. C’était ma contribution à l’ouverture du pays. On pouvait désormais parler, raconter. Encore aujourd’hui, quand il m’arrive de montrer ce film au Maroc, dans une école de cinéma, à une nouvelle génération qui ne sait rien de ce que c’était avant, je suis tellement contente d’avoir fait ce film. Il est de forme assez classique : une biographie avec des entretiens, une recherche d’archives compliquée. On parle souvent des images manquantes, mais il y a aussi beaucoup d’images que l’on pense manquantes mais qui existent. Il faut savoir où les chercher : sous les lits des gens qui les ont faites, parfois. Au début, quand j’ai demandé des images de Ben Barka dans les centres d’archives spécialisés, y compris à l’INA, à l’AFP, il n’y avait strictement rien. J’adore chercher et trouver des archives dont personne ne connaît l’existence.

Anne Crémieux : Quels sont vos prochains projets ? Est-ce politique, est-ce une histoire qui dépasse l’évidence ?

Simone Bitton : On ne se refait pas. Je suis à nouveau sur un projet d’archives personnelles, que j’ai faites moi-même : des images de repérage et des rushes qui ne sont pas rentrées dans certains films. Mon féminisme a consisté, après ce premier film, non pas à faire des films sur des femmes, ni sur leur aliénation, ni sur leurs combats, mais à faire des films envers et contre tout, en tant que femme. Que ce soit une femme qui fasse le film sur Mahmoud Darwich, que ce soit une femme qui fasse le film contre le mur en Palestine : c’est ça mon féminisme. J’essaye le plus possible de trouver des témoins femmes. Ce sont souvent les personnages dont on se souvient le plus dans mes films. Par exemple, dans le film sur Ben Barka, où j’ai interviewé quasiment toute la classe politique marocaine de l’indépendance, tout le monde me parle de l’entretien avec les trois sœurs de Ben Barka, Saïda, Zoubida et Zhor Ben Barka, qui sont des femmes du peuple.

Anne Crémieux : Que peut-être un réalisateur homme n’aurait pas eu l’idée d’interroger ?

Simone Bitton : Et surtout, de mettre tellement en avant dans le film. Pour moi, elles représentent le peuple marocain. Elles sont toutes trois presque illettrées. C’est lui qui leur a appris à écrire. Les femmes de leur génération ne savaient ni lire ni écrire. Elles sont très fortes dans le film. Elles partagent l’écran avec un ancien Premier ministre, avec des dirigeants de tous les partis de l’indépendance , et c’est d’elles qu’on se souvient.

Anne Crémieux : Elles sont aussi mises en avant par le cadre. Vos films sont très marqués par les couleurs et les textures, y compris des visages, mais aussi des murs, etc.

Simone Bitton : C’est-à-dire que ce sont des films de télévision. L’écran est petit. C’est très cinématographique à la télévision d’avoir des gros plans parce que pour moi, l’image doit être plus grande que la vie. Dans mes films de cinéma, il y a souvent des grands paysages qui ne donneraient pas grand-chose à la télévision. Par contre, le gros plan, ça convient très bien au petit écran.

Jacques Choukroun : Toujours sur le retour au Maroc, avant le film sur El Maleh, tu avais sorti Ziyara (2021). C’était déjà ton retour ?

Simone Bitton : Oui, un peu mis en scène car je l’avais déjà fait 15 ans auparavant. A travers ma voix, car on ne me voit pas, j’ai créé un personnage fictionnel et documentaire à la fois, qui est le mien. C’est moi mais ce n’est pas tout à fait moi, comme dans Mur (2004). Une voix en français, en arabe, en hébreu, indifféremment, dans un road movie où les gens lui parlent. Dans Ziyara, je joue le rôle de la juive qui revient pour la première fois. Ma voix pose des questions un peu naïves. Les Marocains connaissent très bien cette voix-là : la voix du juif qui débarque et qui veut voir la tombe de ses ancêtres et à qui on doit indiquer le chemin. Ce n’est pas rare, c’est même très courant, et dans cette Ziyara chacun joue son rôle à la place qui est la sienne.

Anne Crémieux : Reste-il beaucoup de juifs au Maroc, comme Edmond ?

Simone Bitton : Il en reste , fort heureusement, on a cette chance par rapport à d’autres juifs du monde arabe, mais c’est quand même très peu, quelques centaines de familles , essentiellement à Casablanca. Alors que le judaïsme marocain était partout, dans le moindre village le plus reculé de l’Atlas, sur toute la côte, dans le désert, partout. Ça n’existera plus. J’ai ressenti le besoin de faire ce constat. Certains me l’ont reproché. Il n’y a pas de juifs dans Ziyara. J’explique que le but, c’était justement de constater cette absence, visuellement : ils ne sont plus là, mais ils sont encore dans le cœur et dans la mémoire des gens. Et leurs tombes et leurs lieux saints sont gardés avec respect par des musulmans, ce qui est quand même une histoire magnifique à raconter aujourd’hui. C’est un film sur les traces du judaïsme au Maroc qui est exprimé par les Musulmans que je rencontre. Il n’y a que des personnages musulmans. C’est le principe du film. Et il y a des femmes, c’était important : beaucoup de cimetières et de synagogues sont gardées par des femmes.

Jacques Choukroun : Ce qui m’a intéressé le plus dans Les Mille et un jours du Hajj Edmond, c’est le rapport au personnage : celui qui a refusé le départ en Israël, qui a refusé le sionisme. Que vois-tu en lui ?

Simone Bitton : En arabe, on emploie le terme de maalem, le maître, c’est-à-dire le maître à penser, celui qui sait, qui vous initie. Lorsque je l’ai rencontré, des choses que je pressentais confusément se sont mises en place. Edmond m’a appris ce que je savais déjà mais que je n’articulais pas encore précisément. Il m’a appris qu’on pouvait être juif et arabe à la fois, que c’était un fait. Et il m’a appris qu’on pouvait le dire en français : nous ne sommes pas coupables d’avoir été colonisés et aliénés. Parce que nous l’avons été, cette judéité mêlée d’arabité, c’est en français qu’on l’exprime. Il m’a beaucoup aidé à préciser ce qui était encore un peu confus dans le discours décolonial qui était déjà le mien. Pour lui, c’était évident. Et toute sa vie avait été guidée par ça : ses textes sont limpides et je pense qu’il était dans le vrai.

Anne Crémieux : Vous connaissez cette histoire drôle : c’est l’histoire d’un Juif qui rencontre un autre Arabe.

Simone Bitton : Oui, c’est ça, tout à fait. Je dis toujours que ce que j’aime le plus dans la vie et dans les films aussi, c’est de confondre un juif et un Arabe et vice versa. J’avais en Israël un ami qui a été chef opérateur sur un ou deux de mes films, qui est d’origine juive marocaine, qui s’est plusieurs fois fait tabasser par des soldats à cause de son apparence très orientale. 

Jacques Choukroun : Il n’y a pas de différence. Simone Bitton: L’histoire a tourné autrement, mais cela n’empêche rien à la vérité des faits. Je sais très bien que mes positions par rapport à la Palestine sont très minoritaires, surtout parmi les juifs. Ça ne veut pas dire que je n’ai pas raison. La majorité des juifs refusent de convenir du fait colonial en Palestine, ça n’empêche pas que c’est un fait colonial, même si ce n’est pas que cela.  Edmond m’a aidée à être honnête avec moi-même et à dire les choses, même lorsqu’elles étaient clivantes, y compris dans notre milieu d’origine. Il m’a aussi ouvert la porte d’amitiés tellement extraordinaire, je reçois encore tellement d’amour et d’amitié de gens que j’ai rencontré par son intermédiaire. Et maintenant c’est moi qui transmets.  J’intervenais cette année au Festival de Marrakech comme consultante aux ateliers de l’Atlas : on y accompagne des jeunes porteurs de projets arabes et africains. Les jeunes documentaristes arabes ont souvent vu mes films, ils sont émus de me rencontrer et me le disent. Et ça, c’est un cadeau.  Cela m’arrive aussi souvent avec de jeunes cinéastes juifs, beaucoup plus qu’auparavant car il y a une nouvelle génération qui est travaillée par ses origines juives nord-africaines et se pose beaucoup de questions. Cette place de passeuse, de celle qui transmet, je suis très satisfaite de l’occuper à mon tour et ne l’échangerai pour rien au monde.

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