Hélène Walland

Profession : Productrice

Nationalité : Francaise

Formation : Licence de cinéma à Bordeaux 3 – Master de politique culturelle à Paris-7 – La Fémis

Date de l’entretien :
Le 18 novembre 18 2024

Interviewée par:
Anne Crémieux


Biographie : Hélène Walland est fondatrice et productrice de Poulpe Bleu Production et curatrice de queer loox, ciné-club féministe et queer actif depuis 2013 à Luxembourg.

Anne Crémieux : Peux-tu me dire, tout simplement, comment tu es arrivée à faire ce métier ?

Hélène Walland : Un peu par hasard. Quand j’avais entre 14 et 16 ans, je tournais des films avec un petit collectifs d’amis. On bricolait nous-mêmes les Steadicams, on jouait dans nos propres films. Je faisais beaucoup de théâtre aussi. Ensuite, j’ai fait une licence de cinéma parce que c’était dans la continuité. Je n’imaginais pas du tout devenir productrice. D’ailleurs les gens ne connaissent pas ce métier, ce n’est pas visible médiatiquement comme de devenir réalisatrice ou actrice.

Anne Crémieux : Quel matériel utilisais-tu, à 14 ans ?

Hélène Walland :On avait acheté une Canon XM2. On était super fiers.

Anne Crémieux : Donc, c’était déjà digital ?

Hélène Walland : Oui, c’était début 2001. J’ai eu 14 ans en 2000. Ca coûtait une fortune.

Anne Crémieux : Et vous montiez sur quoi ?

Hélène Walland :Adobe Premiere.

Anne Crémieux : Quelles études as-tu faites exactement ?

Hélène Walland : J’ai fait une licence de cinéma à Bordeaux 3, y compris un semestre d’échange à l’université de Santa Cruz en Californie où j’ai suivi les cours de Peter Limbrick, qui ont changé ma vision du cinéma. J’ai ensuite poursuivi en master de politique culturelle à Paris-7. Quand j’ai commencé à travailler avec les festivals, je me suis vite rendue compte que sortie de la fac en France, je n’avais pas de réseau, et j’ai donc postulé à la Fémis, sous forme de master class d’un an. C’est ce qui m’a fait mon réseau.

Anne Crémieux : Tu es venue faire tes études en France, donc ?

Hélène Walland : Non, je suis partie en France parce que je voulais juste quitter l’Autriche. Je n’y étais pas bien. Politiquement, culturellement… La nourriture… Il y a plein de choses que j’aime en Autriche mais je ne voulais plus y vivre.

Anne Crémieux : Tu es née en Autriche ?

Hélène Walland : Oui, j’ai grandi majoritairement en Autriche, un peu en Suisse. Après, on est retourné en Autriche puis, je suis allée en France.

Anne Crémieux : Et pendant tes études, qu’est-ce qui t’as le plus marqué ? Des profs, des théories, des pratiques ? Est-ce que tu as fait des films ou est-ce que tu as essentiellement étudié le cinéma ?

Hélène Walland : J’ai essentiellement étudié le cinéma. On a encore fait deux ou trois courts métrages en licence, mais après, petit à petit, j’ai arrêté. Je ne me trouvais pas aussi créative que les autres. Mais j’ai beaucoup participé à des actions artistiques. J’étais comme toujours dans plein de collectifs. Il y avait une campagne pour que Bordeaux devienne capitale européenne de la culture à laquelle on a participé. En 2008, on faisait aussi les fausses manifs de droite au moment de la réforme de Pécresse, etc. Donc moins de films et plein d’actions politiques.

Anne Crémieux :Penses-tu, avec le recul, qu’à un moment ou à un autre, le fait d’être une femme a pu jouer ? Qu’est-ce qui fait que d’autres, et y compris d’autres femmes d’ailleurs, n’ont pas abandonné la réalisation ? Tu crois que c’est vraiment la fibre artistique ou est-ce qu’il y a d’autres facteurs ?

Hélène Walland : Bonne question. Je pense que vers mes 14-15 ans, je voulais devenir actrice comme tout le monde. J’aimais beaucoup être sur scène au théâtre, mais je n’ai pas tellement aimé jouer dans des films.

Anne Crémieux : Et tu sais pourquoi ?

Hélène Walland : Parce que c’est très morcelé. Sur scène, on plonge dedans, il y a une continuité, ça dure une heure et demie et le public est en face. Dans le cinéma, il y a ce vouloir plaire, mais pas trop quand même, que je trouve difficile à gérer. Ce que j’aime le plus dans la production, c’est que tu tiens les fils tout en restant dans l’ombre.

Anne Crémieux : Tu n’es pas une personne publique.

Hélène Walland : Voilà, c’est ça qui est génial. Après, quand on est sélectionné en festival, on aime bien. J’étais très contente de faire mon premier tapis rouge cette année à Cannes. J’avoue, pas de souci pour faire ma star cinq minutes, mais je suis très contente que dans la vie quotidienne, je puisse faire mes courses sans me poser de question…

Anne Crémieux : Ce n’est pas ton corps qui est en jeu.

Hélène Walland : Oui, et puis aussi, je me suis rendue compte que j’étais douée pour l’organisation et la paperasse. J’adore faire des budgets, calculer pendant des jours, réfléchir. Pour moi, les tableaux de chiffres, c’est créatif. Je travaille longtemps sur un scénario, je note tout. Tout est calculé, tout est réfléchi. J’adore organiser et coordonner. Et je fais toute sorte de choses à côté. Je suis très impliquée dans le ciné-club queer loox. On a des belles bibliothèques au Luxembourg, et même une librairie queer féministe. Je me suis rendue compte qu’il n’y a pas beaucoup de livres sur le cinéma : on est en train de lancer un partenariat entre la bibliothèque et queer loox pour acheter des livres.

Anne Crémieux : Du coup, quels ont été les moments clés, les films clés de ta carrière ? Est-ce que tu as eu des films qui t’ont énormément plus, mais qui n’ont pas marché, qui ne t’ont pas permis ensuite de faire un deuxième film ? Inversement, un film qui aurait mieux marché, mais dont tu n’es pas aussi fière que d’autres ?

Hélène Walland : Je reste dans le cinéma d’auteur avec de très petits films dont l’enjeu n’est pas forcément qu’ils «marchent». Mais pour répondre à la question, un film qui m’a personnellement beaucoup marquée ? Yalda, un film iranien. Je ne travaillais pas encore à mon compte. Je suis allée une semaine à Téhéran pour le tournage. C’est un pays où je ne serais sans doute pas allée autrement. Il faut dire que ce serait un peu bizarre d’aller en vacances dans un pays où les gens comme moi sont passibles de la peine de mort. C’était très rassurant d’y aller dans le cadre du travail. Et c’était génial. C’est un pays incroyable avec des gens incroyables, historiquement, culturellement. Le problème c’est le régime, pas les gens.

Anne Crémieux : Est-ce que comme pour la réalisation, si tu produis un film qui marche, ensuite, tout le monde te fait confiance ?

Hélène Walland : Alors oui, ça joue. Le fait de pouvoir dire que j’ai été sélectionnée en compétition officielle pour une œuvre immersive au Festival de Cannes, c’est sûr que ça aide. Et je veux un jour faire partie de la sélection officielle avec un long-métrage ! C’est une question de prestige : voilà quelqu’un qui a réussi à amener son film ou son projet XR à Cannes. Après, c’est avant tout une question de ligne éditoriale. Je ne vais pas aller chez quelqu’un spécialisé dans la comédie si je veux faire un film documentaire sur les MST/IST, par exemple.

Anne Crémieux : J’ai l’impression qu’il y a deux grandes questions qui traversent tout ton travail : les femmes et les relations sexuelles, et l’impact du colonialisme sur le monde d’aujourd’hui. Est-ce que je me trompe ?

Hélène Walland : Non, c’est ça. Tout ce qui est post-colonialisme, c’est un peu grâce à mon semestre d’échange en fin de licence à l’université de Santa Cruz où j’avais suivi le cours « World Cinema » de Peter Limbrick. Il m’a invitée à suivre son séminaire de master intitulé « Colonial and Postcolonial Cinema ». Ca a été une révélation. Déjà, j’ai découvert énormément de films : La bataille d’Alger, dont je n’avais jamais entendu parler en France ! On regardait beaucoup de films du Maghreb, d’Égypte. C’est sa spécialité. Je n’avais jamais entendu parler de Frantz Fanon. À l’époque, je prononçais son nom en anglais parce que je ne savais même pas qu’il était francophone ! Et de lire Edward Saïd, de découvrir le regard orientaliste… Avant cela à Bordeaux, en licence, j’avais suivi un cours sur le cinéma africain avec un super prof, Thierno Dia. Régulièrement, je me rends compte que personne ne connaît le cinéma d’Ousmane Sembene. C’est le père du cinéma noir africain, il a fait des courts métrages dès les années 50. Pour moi, c’est vraiment une référence.

Anne Crémieux : Tu as travaillé sur un film d’époque, en costumes, Angelo (2018), dont le héros est africain.

Hélène Walland : C’est vrai. Je travaillais pour une autre société. C’était génial, les décors du XVIIIe siècle, c’était incroyable.

Anne Crémieux :Tu es employée par une production ou tu es ton propre employeur ? Comment ça marche ?

Hélène Walland : Pendant des années, je travaillais en tant qu’indépendante ou pour d’autres sociétés. Depuis cinq ans, j’ai une société qui emploie des gens pour des tournages, pour des projets.

Anne Crémieux : Et aujourd’hui, avec ta boite de production, est-ce que tu as les moyens de produire des films qui impliquent des reconstructions ? Est-ce que ça se fait par IA ?

Hélène Walland : Il faut avoir les moyens aussi pour faire de l’IA. Ce n’est pas tellement moins cher. Je ne suis pas experte en effets spéciaux. Quand je vois des blockbusters, je me demande comment ils font. Je regarde les making-of sur Internet. Ils travaillent avec des écrans, c’est assez impressionnant, je ne travaille pas avec ce genre de budget. Pour le moment, avec les moyens du cinéma d’auteur, quand on ne fait pas des films à 300 millions de dollars, un vrai décor, ça se voit. Il y a une autre profondeur, et c’est d’autres manières de filmer. Angelo a été tourné il y a sept ans maintenant, tout était forcément réel.

Anne Crémieux : Maintenant que tu as ta propre boîte de production, comment est-ce que tu choisis les films ? Est-ce que les gens viennent à toi ? Est-ce que tu vas les chercher ? Est-ce que tu vas dans des festivals voir ce qui se fait ?

Hélène Walland : Un peu de tout ça. Le Luxembourg, est un pays tellement petit qu’on ne peut pas survivre sans coproduction internationale. Donc je fais des marchés de copro et en général, on est minoritaire. Il y a des gens qui me recommandent ou bien je reçois un projet que souvent, je refile à quelqu’un d’autre. Je fréquente aussi les festivals. Ce qui est rare, c’est que je fasse des films majoritaires, avec des réales luxo.

Anne Crémieux : Et est-ce que tu ressens des différences importantes, notamment par rapport à la façon dont sont traitées les femmes, entre l’Allemagne, la France, l’Angleterre ?

Hélène Walland : Il y a eu un mouvement #metoo en Europe qui a eu des conséquences institutionnelles : l’obligation d’avoir des coordonnateurs d’intimité, etc. La France a souvent du retard sur ces sujets-là. Ca met du temps. Rien que de commencer à parler en France, par rapport aux États-Unis, ça a mis du temps. Au Luxembourg, c’est un peu pareil pour d’autres raisons. Tout le monde connaît tout le monde. J’ai suivi ma première formation de prévention du harcèlement sexuel et sexiste la semaine dernière.

Anne Crémieux : C’était organisé par qui ?

Hélène Walland : Par le Film Fund, qui est la seule source de financement du cinéma au Luxembourg. Ca va devenir une obligation d’avoir fait cette formation à partir de 2026, et d’avoir mis en place des choses, pour pouvoir bénéficier des aides. D’autres pays ont déjà mis des choses similaires en place, en Autriche, par exemple. Idem pour la production verte. En Autriche, c’est déjà en place, même en France plus qu’au Luxembourg. La formation permet aussi de discuter.

Anne Crémieux : Il y avait quel genre de personnes ?

Hélène Walland : Là, c’était vraiment que pour les producteurs-productrices. Il y a une formation séparée pour les techniciens et techniciennes. Mais au Luxembourg, tout le monde se connaît. A la fois, c’est compliqué de parler, et il y a aussi un peu plus de contrôle social. Je ne sais pas. Comme partout, ça reste un secteur très dominé par les hommes. Bien sûr que ça joue d’être une femme, en tout cas au Luxembourg. Mais pas forcément plus qu’ailleurs.

Anne Crémieux : As-tu déjà été témoin de discriminations flagrantes ?

Hélène Walland : Dans la vie professionnelle ?

Anne Crémieux : Oui. De quelque nature que ce soit.

Hélène Walland : J’ai surtout entendu des remarques désobligeantes, condescendantes. Parce que je suis une femme, ou à cause de mon orientation sexuelle ? Je pense surtout parce que je suis une femme, petite, et j’ai l’air jeune. Pendant des années, je m’habillais de manière à paraître plus âgée, avec des vestes style Angela Merkel, pour qu’on arrête de me demander si j’étais la stagiaire ou l’assistante.

Anne Crémieux : Et tu penses que ça arrive moins aux hommes, même quand ils ont l’air jeunes ?

Hélène Walland : Oui, bien sûr. Je suis un peu fière d’avoir mes premières rides, ça prouve que je bosse, quand même, que je me fatigue ! Ce n’est pas un avantage de ne pas avoir un corps qui en impose. Je n’ai pas non plus une voix de bonhomme. Ce qui m’agace le plus, c’est quand je dis quelque chose et trois minutes plus tard, un homme répète exactement la même chose et là, tout le monde a entendu. C’est très fréquent et à chaque fois, ça m’exaspère. Parfois, j’essaie de baisser ma voix, et de parler plus bas. Bref, c’est fou tout ce qu’on essaye de faire pour se faire entendre… Globalement, les gens me prennent au sérieux, heureusement.

Anne Crémieux : Puisqu’on parle de se faire entendre, peux-tu m’expliquer un peu en tant que productrice, quelle est ta contribution artistique, politique, et idéologique à un film ? Parce que le grand public imagine, surtout en France, que c’est le réalisateur qui décide de tout. Aux États-Unis, on a peut-être plus conscience que la production et l’argent vont avoir un gros impact, mais presque toujours de manière négative, avant tout pour gagner de l’argent.

Hélène Walland : La différence, dans les grands traits, c’est qu’aux États-Unis, c’est la production qui décide, qui a le final cut. En Europe, c’est quasiment toujours le ou la réal qui va décider du montage du film. Après, c’est toujours en accord avec la production, parce qu’il ne faut pas oublier que ce sont les chaînes en Allemagne ou même en France qui ont le dernier mot. Ils regardent le montage avant de dire oui. Et la production en Europe n’apporte pas l’argent, elle va le chercher auprès des fonds publics. Et c’est là que je vais choisir le sujet qui m’intéresse.

Anne Crémieux : D’où l’importance d’avoir des femmes à la production.

Hélène Walland : Et au niveau des fonds de soutien, les chaînes… Car c’est très bien qu’une productrice aime ton film, mais va-t-elle réussir à convaincre le fonds de soutien ? Les institutions sont beaucoup aux mains de vieux hommes blancs. Il faut des gens différents partout. De la jeunesse, des femmes, des minorités.

Anne Crémieux : Il ne suffit pas qu’il y ait des réalisatrices femmes.

Hélène Walland : Non, il faut regarder qui a de l’argent, qui le donne et à qui. Pourquoi il y a tant de femmes dans le documentaire ? Parce que ce n’est pas 10 millions, un documentaire, ce sont des petits budgets.

Anne Crémieux : Et comment est-ce que tu as vécu le mouvement #MeToo ? Cela fait plus de dix ans, est-ce que tu as l’impression que concrètement, il y a un impact ? Est-ce qu’il y a aussi un retour de bâton ?

Hélène Walland : Ça a quand même eu un impact, heureusement. Déjà, les gens en parlent et on se rend compte qu’il y a des choses qu’on accepte parce qu’on ne se pose pas la question et qui ne sont pas normales. Il y a quinze ans, le mot « consentement » n’était pas dans ma tête, il ne faisait pas partie de mon vocabulaire. C’est un apprentissage de poser les bons mots sur les choses. A la formation, il y avait deux producteurs de 60 ans qui ont peut-être un peu mieux compris pourquoi on parle de tout ça, et comment on définit les choses. Que ce n’est pas tiré par les cheveux, qu’il y a une législation, qu’il y a des termes, etc. Mais de l’autre côté, on se prend effectivement un énorme backlash. Je ne sais même pas si je peux en parler, parce que j’ai juste l’impression, depuis l’élection de Trump, de me réveiller avec une gueule de bois qui ne s’arrête pas. Tout ça arrive aussi en France, en Autriche, un peu partout. Je me souviens très bien de la première coalition FPÖ/ ÖVP en Autriche, l’équivalent serait FN/UMP en France. En 2000. L’Autriche a subi des sanctions de l’Union européenne. Je m’en rappelle très bien. Aujourd’hui, tout le monde est tellement à droite que j’ai l’impression que plus aucun pays n’aurait sanctions.

Anne Crémieux : Il y a quelques jours, j’entendais à la radio les frères Larrieu à propos du Roman de Jim (2024). On leur demandait ce qu’ils pensaient des changements en lien avec #MeToo. Ils répondaient que sur leurs tournages, ça se passait toujours très bien, qu’il pouvait y avoir des histoires d’amour, qu’on ne va pas les empêcher. Les histoires d’amour éphémères, c’est le propre du cinéma. Le problème, c’est surtout les jeunes qui n’ont que le mot consentement à la bouche et qui, au final, mettent tout le monde mal à l’aise sur le tournage. Le ou la journaliste n’a pas relevé.

Hélène Walland : En effet, on passe dans un temps réduit, disons un mois ou deux de tournage, presque 24 heures sur 24 ensembles. Tu loges dans le même hôtel, tu picoles le soir ensemble. Et c’est là qu’arrivent des choses, parce que tu es en mode détente, tu as bu. Et l’alcool reste une excuse à tout. C’est ça, les tournages. Soit tu te détestes, soit tu t’adores… Il y a plein d’histoires d’amour. En effet, c’est très vrai, c’est intense. Et c’est très bien mais ça n’empêche pas que si je te dis non, c’est non. Ce n’est pas si compliqué.

Anne Crémieux : Il faut pouvoir dire non sans que ça ait des conséquences sur ta carrière.

Hélène Walland : Oui. Et au final, c’est la prod qui prend. Sauf si le réalisateur est l’auteur de l’agression mais sinon, la responsabilité revient à la prod. Parce que c’est la société de production qui emploie les gens.

Anne Crémieux : Et donc, tu dis que tu voies un backlash ?

Hélène Walland : Malheureusement, les États-Unis restent dominants. Ca peut changer la donne pour le monde entier. Ils vont peut-être sortir de l’OTAN. Bref, autre passion dans ma vie, la géopolitique. Ca a d’énormes conséquences.

Anne Crémieux : C’est dur à accepter.

Hélène Walland : C’est un peu difficile. Environ une fois par semaine, je travaille avec la co-réalisatrice de Embodied Chorus sur un nouveau projet. On se parle très régulièrement et on n’avance pas énormément vu l’angoisse actuelle… C’est un temps suspendu. Par moments, je me demande pourquoi je fais des films. Ça ne sert à rien, je ferais mieux d’être secouriste. Mais après, quand j’aborde certains sujets, ça fait sens.

Anne Crémieux : De tous les projets avec lesquels tu as été associée, que ça soit quand tu as créé ta boite ou avant, quel est celui où tu as l’impression que tu as le plus mis de toi ?

Hélène Walland : Je dirais Embodied Chorus.

Anne Crémieux : Tu peux le décrire et dire pourquoi ?

Hélène Walland : Parce que c’est un film qui parle de IST (infection sexuellement transmissible) au Liban, et accessoirement d’homosexualité. Et partout où on montre le film, en Allemagne, au Luxembourg ou ailleurs, ça déclenche des débats et des discussions intéressantes car c’est tabou aussi chez nous. Évidemment, on parle beaucoup moins ouvertement d’homosexualité et même d’IST au Liban. Après, en ce moment, ce n’est même plus une question. La dernière fois qu’on a projeté le film, je crois que c’était la co-réalisatrice, Danielle Davie, qui avait dit en introduction combien il est difficile de parler de ces sujets en temps de guerre parce que ça devient complètement annexe. Les discussions avaient aussi lieu au niveau de la prod : comment formuler le synopsis pour protéger les personnes ? Certains témoignages sont réinterprétés par des acteurs et des actrices pour protéger les témoins. Il s’agit de comprendre une société.

Anne Crémieux : Comment parler des populations vulnérables sans les vulnérabiliser encore plus ? C’est difficile à cerner quand on ne fait pas partie des populations concernées. Il ne suffit pas de donner la parole, premièrement car la parole, on la garde toujours un peu, et ensuite, à cause du danger que cela représente

Hélène Walland : Ca a été des rencontres humaines, avec les co-réalisateurices Danielle Davie et Mohamad Moe Sabbah, et Yara Abi Nader la productrice libanaise. On est toujours en contact. À chaque fois qu’on montre le film, on essaye de se retrouver pour discuter. Je pense que c’est humainement le film qui m’a le plus marquée, parce que j’ai appris tellement de choses.

Anne Crémieux : Tu as réussi à le diffuser dans quel pays et sous quel format ?

Hélène Walland : Il a été sélectionné à L’IDFA à Amsterdam, au Lux Film Fest, et dans des plus petits festivals. A Berlin, à Paris au festival du film libanais. Il était à Queer Lisboa, au Portugal, donc il fait son petit chemin. C’est un tout petit budget pour un film hybride, entre documentaire et fiction, qui peut difficilement trouver des distributeurs. Qu’est-ce ce que l’Occident a envie de voir ? Que ce soient les films iraniens, ou arabes, on a une idée reçue de ce que ce doit être pour nous, Européens, il y a d’autres sujets que de parler IST au Liban. Depuis la guerre, bien sûr, mais même avant. L’argent va aux films que l’Europe a envie de voir sur les Iraniens et les Iraniennes, sur les Arabes, etc.

Anne Crémieux : Tu veux dire que ça ne parle pas de sexisme au Liban ?

Hélène Walland : Peut-être, par exemple, oui. Ou de l’émancipation de la femme. Je regarde énormément de films iraniens. Et même Yalda, ça parle de ça. L’idée est inspirée de la nuit de Yalda, qui a lieu une fois par an, la nuit la plus courte de l’année lors du solstice d’hiver. Il s’agit de pardonner. Si la victime ou la personne survivante pardonne, la personne qui a commis le crime n’est pas condamnée à mort. Donc, pour faire très court, car c’est un peu plus subtil que ça, une femme est condamnée à mort parce qu’elle a poussé son mari qui est tombé dans l’escalier. Encore une fois, c’est un peu systématique dans le cinéma iranien.

Anne Crémieux : Ce qui est systématique, c’est que l’Europe soutienne un tel scénario ?

Hélène Walland : C’est ça : qui passe dans les festivals, qui va être sélectionné à Cannes ou ailleurs, ou la Berlinale ?

Anne Crémieux : As-tu un genre de prédilection ?

Hélène Walland : Non, je fais du documentaire de la fiction et un peu de XR. C’est le nouveau terme qui englobe la réalité virtuelle (VR), la réalité augmentée (AR), la réalité mixte, etc.

Anne Crémieux : Vois-tu une différence entre cinéma et télé en matière d’opportunités ?

Hélène Walland : Au Luxembourg, il n’y a pas de télé. RTL, la « radio télévision luxembourgeoise », n’est plus spécifiquement luxembourgeoise depuis longtemps. Le Luxembourg compte moins de 700 000 habitants donc c’est un public plus que réduit. 2 000 entrées au Luxembourg, c’est beaucoup. Ce n’est pas du tout comme en France où une chaîne peut mettre, je ne sais pas, un million dans ton film. Et il ne faut pas non plus oublier que la France a plus de 130 ans d’histoire de cinéma. Au Luxembourg, le secteur s’est professionnalisé dans les années 90. Le Film Fund, l’équivalent du CNC, a 35 ans. Avant, il y avait des gens qui faisaient des films, mais sans secteur professionnel. Et ça ne fait que cinq ou six ans que la première série luxembourgeoise est sortie sur RTL, Capitani.

Anne Crémieux : Pour terminer, quelle serait la suite idéale de ta carrière ? Qu’est-ce que tu voudrais réussir ?

Hélène Walland : Continuer à trouver des projets et à coproduire ou produire des sujets qui m’intéressent et qui, pour moi, ont du sens. C’est-à-dire, des sujets LGBT, queer, féministe. On est en train de finaliser un documentaire sur l’euthanasie au Luxembourg. Avec des questions éthiques. C’est hyper intéressant. J’ai appris tellement de choses.

Anne Crémieux : Donc s’il y a beaucoup de femmes sur tes productions, c’est à cause des sujets qui t’intéressent ?

Hélène Walland : Oui, et aussi parce que je ne suis pas en encore un poids lourd. Les femmes travaillent sur de petits budgets, pour de petites sociétés comme la mienne. Après, c’est un choix. Et fondamentalement, au-delà du sujet du film, j’ai envie de travailler avec des gens avec qui je m’entends bien, avec qui ça fait plaisir de parler, et d’avancer. On passe parfois des années ensemble. The Roaming, l’expérience XR, ça fait quatre ans que je suis dessus. C’est donc très important de bien s’entendre.

Anne Crémieux : Merci à toi.

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