Laurence Katrian

Profession : Réalisatrice / Productrice
Nationalité : Française
Formation : Autodidacte
Date & lieu de l’entretien :
Le 20/06/2025 – En ligne
Interviewée par :
Emilie Cheyroux & Abderrahmene Karim Bourenane
Emilie Cheyroux : Nous aimerions débuter cet entretien en vous posant une question assez générale : pourriez-vous nous retracer votre parcours professionnel, en tant que réalisatrice et productrice, et nous raconter comment vous êtes entrée dans le monde du cinéma et de la télévision ?
Laurence Katrian : Bien sûr. Pour être honnête, j’ai toujours voulu faire ce métier, c’est vraiment une vocation profonde. Pourtant, je n’avais aucun contact dans ce milieu, je viens d’un environnement plutôt modeste, et ma famille n’était absolument pas impliquée dans le cinéma ou la télévision. Mais, dès mon plus jeune âge, j’ai compris ce que signifiait être réalisatrice, même si je ne me souviens plus exactement comment cela m’est venu. J’avais compris que la réalisatrice, c’est celle qui raconte des histoires en créant des films. Après le bac, j’ai envisagé de poursuivre des études en cinéma, mais en réalité, je n’étais pas très motivée par le cadre académique : je n’ai jamais été très à l’aise avec les études formelles, donc j’ai préféré me former sur le terrain. Ce choix m’a permis de multiplier les expériences concrètes, les rencontres, même si cela signifiait aussi essuyer beaucoup de refus, ce qui est courant dans ce milieu. Mais tout change parfois avec une seule bonne rencontre : un premier stage, puis un deuxième… J’ai progressé ainsi, motivée par ma passion.
J’ai commencé par dix ans d’assistanat, à tous les niveaux : troisième assistante, puis première assistante. J’ai eu la chance de travailler auprès de grands noms du cinéma français, comme Maurice Pialat, Jean-Jacques Annaud ou encore Patrice Chéreau. Cette expérience a été fondamentale : dans ce milieu, quand on est bien entouré, on enchaîne les projets, et cela crée une forme de famille professionnelle. Par la suite, j’ai pris la décision d’arrêter l’assistanat pour devenir réalisatrice à part entière. Mais cela n’a pas été simple, surtout à l’époque où j’ai commencé à réaliser, il y a plus de 25 ans : il y avait alors très peu de femmes à la réalisation, à peine 3%. J’ai commencé à travailler pour la télévision : j’avais des projets de longs métrages, mais pour différentes raisons, ils ne se sont pas concrétisés, ou bien ils ont été stoppés en cours de route. Finalement, la télévision m’a offert la possibilité de pratiquer ce métier et aujourd’hui, j’ai réalisé plus de 40 films, essentiellement pour la télévision. Parallèlement, j’ai également exercé comme productrice pendant une dizaine d’années, principalement sur des projets de théâtre et de télévision. Cependant, la production, surtout à la télévision, est un exercice très complexe : si, au cinéma, la principale difficulté est de trouver des financements, à la télévision, les contraintes artistiques imposées par les diffuseurs sont parfois très lourdes. Cela a fini par me convaincre de revenir à la réalisation, qui reste ma passion première.
Emilie Cheyroux : Vous avez cité ce chiffre impressionnant de 3% de femmes réalisatrices au début de votre carrière. Aviez-vous conscience, dès le départ, des barrières spécifiques auxquelles les femmes pouvaient être confrontées ? Est-ce que cela vous a inquiétée, ou aviez-vous l’impression de ne pas avoir d’autre choix que de suivre cette voie ?
Laurence Katrian : Non, au départ, je n’avais aucune conscience de ces barrières. Je savais seulement que je voulais exercer ce métier, et c’était mon objectif unique. Je ne m’interrogeais pas sur les difficultés spécifiques liées au fait d’être une femme. C’est seulement plus tard, lorsque j’ai évolué vers la production et que j’ai traversé une période d’incertitude professionnelle, un flottement d’environ un an, marqué par de nombreux refus, que j’ai commencé à observer ce que faisaient mes consœurs réalisatrices. À ce moment-là, j’ai pris conscience des obstacles et des discriminations systémiques. En France, lorsqu’on change de rôle, par exemple, passer de réalisatrice à productrice, ou cumuler différents postes, cela peut s’avérer difficile : on vous met rapidement dans une case, et on ne vous laisse pas en sortir. C’est très différent de ce qui se pratique ailleurs, où il est possible d’être à la fois réalisatrice, productrice et scénariste.
C’est à cette période que j’ai décidé de m’engager pour la défense des réalisatrices. J’ai rejoint l’association des réalisateurs et réalisatrices de télévision, le Groupe 25 Images, dont j’ai été vice-présidente puis présidente pendant quatre ans. Par la suite, j’ai intégré la SACD (Société des auteurs et compositeurs dramatiques), où j’occupe la vice-présidence de l’audiovisuel pour les réalisateurs et réalisatrices. Dans ce cadre, nous avons eu des contacts directs avec des diffuseurs comme Delphine Ernotte, qui a instauré des quotas pour les réalisatrices. Ces quotas étaient essentiels, car même si je faisais partie de la petite minorité de femmes qui travaillaient, il faut reconnaître qu’en tant que femme, on part avec deux boulets aux pieds.
Emilie Cheyroux : Ces quotas sont donc très récents ?
Laurence Katrian : Oui, cela ne remonte qu’à trois ou quatre ans. C’est vraiment une évolution toute récente.
Emilie Cheyroux : Au début de votre parcours, avez-vous eu des modèles ou des mentors, des femmes qui vous ont aidée, soutenue, ou inspirée ?
Laurence Katrian : J’ai effectivement eu des soutiens, et je me suis beaucoup battue pour avancer. Mais il faut reconnaître qu’il y avait aussi, de ma part, une grande motivation, et sans doute une certaine part de talent : j’avais réalisé cinq courts-métrages qui avaient été remarqués, ce qui m’a aidée à me faire une place. Mon expérience comme première assistante a également beaucoup joué, notamment le fait d’avoir travaillé avec Maurice Pialat pendant 21 semaines. Cela a été décisif pour moi, car dans le milieu, être associée à un réalisateur aussi reconnu vous donne du crédit. Maurice Pialat m’avait d’ailleurs proposé de coréaliser son prochain film, mais il est malheureusement décédé peu de temps après. Mais cette proposition m’a donné confiance et a conforté mon envie de passer à la réalisation. J’aime beaucoup travailler sur commande, ce qui est assez peu courant en France, où l’on attend souvent d’un réalisateur qu’il soit aussi l’auteur du scénario. J’ai essayé d’écrire des longs-métrages, mais les deux projets que j’ai menés se sont arrêtés quelques semaines avant le tournage. Cela m’a découragée d’écrire pour le cinéma, même si je continue à le faire occasionnellement pour la télévision.
Abderrahmene Karim Bourenane : Merci beaucoup pour vos réponses. Pour revenir à votre parcours, avez-vous suivi des études de cinéma ou est-ce un cheminement atypique qui vous a menée à ce métier ? Pouvez-vous revenir sur ce point ?
Laurence Katrian : Non, je n’ai pas suivi d’études de cinéma. C’est vraiment un parcours atypique, car je n’avais aucun contact dans ce secteur et je ne me sentais pas faite pour un cursus scolaire classique. J’ai commencé par faire de la photographie, en cherchant à montrer mes photos à différentes personnes, puis en me rendant sur les plateaux de tournage pour rencontrer des réalisateurs, parfois par l’intermédiaire d’amis ou de connaissances. C’était une démarche très proactive, pour me rapprocher de mon désir de cinéma.
Abderrahmene Karim Bourenane : Vous avez surtout travaillé pour la télévision, avec à votre actif une quarantaine de films et téléfilms qui ont été salués par le public français. Quand vous travaillez sur une production, avez-vous des directives artistiques à suivre, ou disposez-vous d’une marge de liberté ? Par exemple, sur des séries comme « Joséphine, ange gardien » ?
Laurence Katrian : « Joséphine, ange gardien » est en fait le deuxième film que j’ai réalisé, il y a vingt ans. C’est effectivement un exercice particulier, mais il n’existait pas vraiment de charte artistique à respecter, ni de règles strictes : en France, chaque réalisateur apporte son propre style, même dans des séries télévisées, qui sont en fait des téléfilms de 90 minutes. On bénéficie donc d’une véritable liberté artistique. Les seules contraintes étaient d’ordre technique. Mais en termes de création, il y a peu de limitations. J’ai également travaillé sur des coproductions internationales pour de grands networks américains comme CBS, et même là, le showrunner n’imposait pas une vision particulière, il attendait des propositions de la part des réalisateurs. On m’a demandé d’intervenir sur le scénario et d’apporter des suggestions narratives : il y a donc une place réelle pour la créativité.
Abderrahmene Karim Bourenane : Vous avez mentionné votre engagement à la SACD. Avez-vous observé des différences entre la France et la Belgique, où vous avez aussi travaillé, notamment pour les coproductions ? Quelles stratégies avez-vous développées à la SACD pour renforcer la place des femmes réalisatrices ? Le mouvement #MeToo a-t-il changé la donne ? Comment avez-vous contribué à promouvoir les femmes dans le secteur ?
Laurence Katrian : La Belgique n’est pas vraiment comparable à la France, car il s’agit d’un pays de petite taille, avec une production beaucoup plus réduite. Les coproductions franco-belges sont fréquentes, car la Belgique fonctionne un peu comme notre cousine : ils ont pratiquement un droit quasi automatique à la coproduction. La Suisse avait un système similaire, mais cela s’est atténué ces dernières années. Les apports financiers belges restent modestes, à la hauteur du pays.
Concernant la place des femmes, ce qui fait avancer les choses, c’est avant tout la visibilité et l’exemplarité : c’est pour cela que j’ai accepté des responsabilités de représentation, pour pouvoir organiser des tables rondes, donner de la visibilité et favoriser le mentorat auprès de jeunes femmes. Je fais aussi partie d’une association dédiée aux femmes dans les médias, où nous mettons en place des actions de mentoring, par exemple, « Les Mardis des Réalisatrices ». Au départ, nous étions sept à nous réunir un mardi, et nous sommes aujourd’hui plus de 140. Ce développement s’est fait en deux ans, ce qui montre que les femmes s’organisent, se soutiennent, ce qui n’était pas le cas autrefois. Je pense que le mouvement #MeToo a été fondamental pour libérer la parole et renforcer la solidarité féminine, ce qui n’existait pas auparavant. Avant, il y avait si peu de place pour les femmes qu’elles avaient tendance à ne pas aider les autres, voire à empêcher l’ascension d’autres femmes, mais cela change : aujourd’hui, la sororité se développe vraiment.
Emilie Cheyroux : Une question sur la représentation des femmes dans vos films : on constate que vous confiez beaucoup de premiers rôles à des actrices, comme Michèle Laroque ou Michèle Bernier. Pensez-vous qu’elles sont plus à l’aise avec une réalisatrice ? Certaines vous ont-elles fait des confidences qui allaient dans ce sens ? Pensez-vous que votre regard en tant que réalisatrice est-il différent ?
Laurence Katrian : Mon regard est singulier, mais ce n’est pas uniquement parce que je suis une femme, c’est aussi une question de personnalité, de sensibilité, de parcours. Je ne crois pas qu’il y ait un regard spécifiquement féminin ou masculin : chacun apporte sa propre histoire, sa propre expérience. Cela dit, certaines actrices, notamment celles que vous citez, sont des femmes solides, capables de répondre aux comportements déplacés de certains hommes. Elles ne sont pas des victimes, mais il est vrai qu’elles se sentent souvent plus en confiance, plus à l’aise, plus en sécurité avec une réalisatrice. C’est une tendance, mais il reste toujours une forme de vigilance de leur part, car la société reste marquée par le patriarcat.
Abderrahmene Karim Bourenane : Vous expliquez que ce n’est pas une question de genre, mais de sensibilité humaine. Avez-vous, en tant qu’artiste, mis en place des stratégies particulières dans la mise en scène, les angles de vue, la narration, pour subvertir les clichés, renouveler les représentations ou offrir un regard différent ?
Laurence Katrian : Oui, c’est un engagement personnel. La télévision, en particulier, est un média extraordinaire, car elle permet de toucher un public immense, bien plus vaste que le cinéma. J’ai eu la chance de réaliser des films vus par 10 à 12 millions de téléspectateurs. J’essaie toujours, quel que soit le genre – comédie, polar, film historique –, de dépasser les stéréotypes, d’ouvrir sur la diversité, d’intégrer des acteurs et actrices issus de tous horizons. Je veille à ce que les films soient le reflet de la société, et non d’un monde fermé. Cette vigilance me vient aussi de mon enfance dans une banlieue rouennaise, très multiculturelle : on jouait tous ensemble, sans distinction d’origine. Cela m’a marquée et j’essaie de retrouver cette diversité dans mes films.
Emilie Cheyroux : Ce que vous dites sur la diversité est très intéressant, surtout dans un contexte français où l’on ne peut pas recourir à des statistiques ethniques. Cela signifie-t-il que vous essayez d’imposer la diversité dans vos castings et vos récits, en choisissant tel ou tel acteur ?
Laurence Katrian : Je fais attention en permanence à la diversité. Par exemple, j’ai donné à un comédien noir le rôle d’un procureur, et il m’a fait remarquer que ce n’était pas un rôle typique pour lui, car il s’attendait à jouer un infirmier ou un autre stéréotype. Je lui ai expliqué que ce qui m’intéressait, c’était son talent d’acteur, pas son origine. J’ai aussi fait tourner Claudia Tagbo pour la première fois, dans un rôle de policière, ce qui l’a beaucoup impressionnée. C’est une volonté de ma part, probablement liée à mon enfance dans un environnement très mélangé, où la diversité était naturelle.
Emilie Cheyroux : Concernant votre film Les Frangines (2002), où vous mettez en scène deux personnages féminins très différents, l’une mannequin, l’autre routière, vous jouez avec les stéréotypes de genre. Quel était votre objectif avec ce film ?
Laurence Katrian : Les stéréotypes fonctionnent dans les deux sens, et personne n’est foncièrement dans le bon ou dans le mauvais camp. Ce qui compte, c’est l’écoute, le respect, l’empathie, la fraternité et la sororité. Ce sont les valeurs que je défends et que j’essaie de transmettre. La télévision est un formidable outil pour faire passer des messages, souvent de façon discrète, et la comédie est un vecteur formidable pour toucher le public et l’amener à s’attacher aux personnages.
Abderrahmene Karim Bourenane : J’aimerais revenir sur votre engagement associatif, notamment avec la société Lady Boys, qui a eu une activité pendant quatre ans avant de s’arrêter. Pouvez-vous nous expliquer ses objectifs, et pourquoi elle a fermé ?
Laurence Katrian : Lady Boys est née d’un pari entre trois amis, deux réalisateurs et moi : d’où le nom, car il y avait une « Lady » et deux « Boys ». Nous avons voulu créer une société de production pour faire les films que nous avions envie de voir. Le premier film, Les Toqués (2009), a rencontré du succès, mais très vite, le système industriel nous a happés : on nous a demandé d’enchaîner les films, de produire toujours plus. Rapidement, on se retrouve embarqués dans une dynamique qui ne correspondait pas à notre vocation première. Nous étions avant tout réalisateurs et réalisatrice, pas producteurs de formation. Or, produire est un métier à part entière, très exigeant, qui demande un investissement énorme et beaucoup de patience : sur trente projets, un seul aboutit. Nous avons produit onze films de 90 minutes en trois ans, ce qui est considérable, mais ensuite, lorsque nous avons tenté de diversifier les genres, les portes se sont refermées. L’attente, le développement, la gestion, ce sont des tâches qui ne nous convenaient pas : nous étions plus attirés par la création que par le management, d’où l’arrêt de la société.
Abderrahmene Karim Bourenane : Dans votre téléfilm A.D. la guerre de l’ombre, qui parle de complots inter-étatiques et terroristes, diffusé en 2008, comment avez-vous mis en valeur les figures féminines dans ce contexte historique qui est souvent réservé aux hommes ?
Laurence Katrian : Le personnage de Maria Schneider, par exemple, était une création narrative : nous avons inventé ce procureur en nous inspirant de plusieurs figures réelles. Il fallait un contrepoint féminin pour faire avancer le récit, surtout du côté d’Action directe. Nous avons imaginé que les deux personnages principaux, un homme et une femme, avaient fréquenté ensemble l’école de la magistrature, avant que l’un parte à l’extrême et l’autre le combatte. Ce choix était dicté avant tout par la narration.
Emilie Cheyroux : Vous avez évoqué plus tôt votre attention à la diversité et à la place des femmes. Quand vous constituez vos équipes, essayez-vous de donner plus de place aux femmes, notamment à des postes traditionnellement masculins comme assistante réalisatrice ou cheffe opératrice ?
Laurence Katrian : Oui, j’essaie toujours de favoriser la progression de mes collaborateurs et collaboratrices. Quand j’ai une seconde assistante ou un second assistant, j’aime les aider à accéder au poste de premier assistant. J’ai aussi travaillé avec beaucoup de cheffes opératrices, même si ce secteur reste largement masculin. Pourtant, les écoles comme Louis Lumière forment autant de femmes que d’hommes ; il existe un véritable plafond de verre : on embauche parfois une femme pour remplir un quota, mais cela ne se traduit pas toujours par une véritable transformation de la profession. Le travail à faire est encore immense.
Emilie Cheyroux : Est-ce que ces questions sont au cœur de votre engagement associatif, notamment avec Les Mardis des Réalisatrices ou Pour les Femmes dans les Médias ? Pouvez-vous nous détailler vos actions dans ce cadre ?
Laurence Katrian : Oui, c’est central dans mon engagement. Par exemple, avec Les Mardis des Réalisatrices, nous organisons régulièrement des rencontres dans des lieux conviviaux, comme aux Buttes-Chaumont, où nous réunissons une soixantaine de réalisatrices sur les 140 que compte l’association, et invitons presque tous les producteurs de Paris pour faciliter les échanges. Le fait de se retrouver dans un cadre informel permet de nouer des liens et de favoriser les opportunités professionnelles. Dans l’association Pour les Femmes dans les Médias, il y a des actions de mentoring avec des femmes occupant des postes à hautes responsabilités – comme numéro deux chez Disney ou dans la musique – qui accompagnent des femmes plus jeunes dans la profession. Le mentoring est ouvert à toutes, quel que soit l’âge, et favorise la solidarité, le partage d’expériences et l’entraide. Nous menons aussi des actions pour améliorer la visibilité des femmes, en intervenant dans les grands festivals : Cannes, La Rochelle, Annecy pour l’animation… À Annecy récemment, une convention a été signée pour soutenir les femmes dans l’écriture de longs-métrages d’animation. À chaque fois, ce sont des petites pierres ajoutées à l’édifice, mais la tâche reste titanesque.
Emilie Cheyroux : Pensez-vous que la situation évolue favorablement en matière de parité ? Où en est-on concrètement aujourd’hui, par rapport à des pays comme la Suède qui ont adopté des quotas ?
Laurence Katrian : Il y a indéniablement des avancées : à la télévision, nous sommes passée à environ 25 à 26 % de réalisatrices, mais on a du mal à atteindre 30 %. La Suède, elle, a montré la voie en imposant un quota de 30 % de femmes réalisatrices ; deux ans après, le secteur avait atteint naturellement la parité. En France, le système reste très machiste et la progression est lente, mais la dynamique est lancée.
Abderrahmene Karim Bourenane : Pourriez-vous nous donner votre définition du féminisme ? Et comment définiriez-vous le féminisme dans le cinéma ?
Laurence Katrian : Je me sens féministe par essence, en tant que femme : j’ai toujours senti, dès l’école, la différence de traitement entre les filles et les garçons. J’ai ressenti très tôt le sentiment d’injustice, et j’ai toujours voulu le réparer. Peut-être que c’est cela, être féministe, mais en tout cas, je le suis, parce que c’est une réaction naturelle à l’injustice, parce qu’il n’y a aucune raison que les femmes, qui représentent la moitié de l’humanité, soient moins bien traitées que les hommes. Quant au féminisme au cinéma, je pense qu’il existe des films explicitement féministes, porteurs d’un message ou d’une vocation particulière, mais pour moi, tout cela fait partie intégrante de mon parcours : je n’ai pas besoin de me revendiquer féministe, c’est inscrit dans ma façon d’être et de travailler.
Emilie Cheyroux : Aujourd’hui, estimez-vous que vous faites ce que vous voulez, que vous avez la liberté d’exercer votre métier comme vous l’entendez ?
Laurence Katrian : On ne fait jamais exactement ce qu’on veut, mais pouvoir exercer ce métier, c’est déjà une chance immense, surtout dans un secteur où il y a beaucoup de candidats et peu d’élus. Même avec l’arrivée de l’intelligence artificielle et des technologies, le talent et la créativité resteront indispensables. Les outils peuvent faciliter la fabrication, mais sans vision ni idées, ils ne servent pas à grand-chose.
Abderrahmene Karim Bourenane : Enfin, y a-t-il un projet que vous aimeriez encore réaliser dans le cinéma ?
Laurence Katrian : Oui, il me reste mille choses à faire ! Je n’ai pas dit mon dernier mot, j’ai encore plusieurs projets en tête, et je me dis que l’on peut tout accomplir, à n’importe quel âge. Je me rappelle d’un cinéaste chinois qui a réalisé son premier et unique long métrage à 80 ans. Pourquoi pas moi ? J’ai vraiment envie de tourner mon prochain film.
Emilie Cheyroux et Abderrahmene Karim Bourenane : Merci beaucoup pour cet échange riche et inspirant.