Alice Douard

Profession : Réalisatrice, scénariste, productrice
Nationalité : Française
Date et lieu de l’interview :
13 novembre 2025 à l’hôtel Océania, Montpellier
Interviewée par :
Hervé Mayer
Alice Douard est une réalisatrice et scénariste française. Elle a notamment reçu le César du meilleur court métrage de fiction 2024 pour le film L’Attente (2022). Elle a également réalisé les courts métrages Extrasystole (2013), Les Filles (2015) et Plein Ouest (2019) ainsi que le téléfilm Robin (2017). Elle crée la société de production Les Films de June avec Marie Boitard en 2022. Son premier long métrage Des preuves d’amour (2025) a été présenté à Cannes en séance spéciale de la Semaine de la critique.
Hervé Mayer : Pourriez-vous vous présenter et me parler de votre parcours, de votre formation, jusqu’à être devenue réalisatrice de fiction ?
Alice Douard : Je suis née à Bordeaux, dans une famille où mes parents étaient médecins. Après mon baccalauréat, je ne savais pas très bien quoi faire de ma vie. J’ai d’abord fait des études d’histoire de l’art et j’ai été ensuite attirée par l’art vidéo, alors je me suis inscrite dans une école privée qui s’appelle l’ESEC en vue d’apprendre les outils techniques de l’art vidéo pour moi-même en faire ou travailler dans ce domaine. C’est à ce moment-là que j’ai découvert le cinéma et que j’ai commencé à construire ma cinéphilie. J’ai vraiment découvert la fiction, l’écriture de scénarios, et c’est donc un peu par hasard et de manière très tardive que je me suis dirigée vers le cinéma. Mais je dois dire qu’il y a une impulsion qui venait de ma mère qui, elle, aimait beaucoup le cinéma et m’a fait découvrir des films, et qui pensait que ce serait un endroit où je pourrais être bien. Donc je pense que secrètement ça répond à quelque chose que m’a soufflé ma mère, qui n’était pas du tout dans le milieu.
Une fois que j’ai terminé cette première école, j’ai commencé à travailler dans la production télévisuelle pour gagner ma vie. J’ai travaillé pendant un an sur des émissions d’enquêtes criminelles, ce genre de programme. Ça a été très formateur, parce que j’ai beaucoup tourné et appris beaucoup de choses, notamment en termes de fabrication. Mais très vite je me rendais compte que la question de la fiction et du regard posé sur la vie étaient loin, et j’ai décidé de passer le concours de la FEMIS. Je suis rentrée à la FEMIS dans le département réalisation, où j’ai étudié pendant quatre ans. Bien qu’étant en réalisation, j’ai commencé par occuper le poste de scripte, qui est un poste de mise en scène, sur les courts-métrages de mes camarades, ce qui fait que quand je suis sortie de l’école, j’ai à la fois été scripte et réalisatrice. Cela m’a permis de gagner ma vie, de faire mes armes sur les plateaux, tout en pouvant monter mes courts-métrages sur lesquels on ne se paie pas beaucoup. J’ai fait quatre courts-métrages [Extrasystole, 2013 ; Les Filles, 2015 ; Plein Ouest, 2019 ; L’Attente, 2022], j’ai aussi fait un téléfilm tourné ici en région [Robin tourné à Sète pour Arte en 2017]. Et puis est arrivé ce premier projet de long-métrage qui s’appelle Les Preuves d’amour. Donc je réalise mon premier long métrage après avoir fait beaucoup de films d’autres formats et assez tardivement, parce qu’il sort l’année de mes 40 ans. Il y a plein d’autres cinéastes de 40 ans qui sortent leur premier film cette année, par ailleurs, mais ça n’est pas jeune non plus.
Hervé Mayer : J’aimerais maintenant vous interroger sur votre expérience dans l’industrie en tant qu’artiste et en tant que femme. Dans ce parcours que vous m’avez décrit, que pouvez-vous me dire des opportunités et des financements dont vous avez pu disposer ou non, des situations de discriminations que vous avez pu subir ou dont vous avez été témoin ?
Alice Douard : Je crois que c’est toujours difficile de répondre à cette question parce que, d’abord, la question d’essayer de faire des films et d’être un cinéaste quand on ne vient pas du tout de ce milieu est déjà une difficulté en soi, je pense, pour les garçons comme pour les filles. Et cette question se posait clairement pour moi, le sentiment d’illégitimité d’aller vers le cinéma et d’essayer de faire ma place en ne connaissant personne, en n’étant pas parisienne et pas dans le milieu. Donc je pense que la question d’être une femme est venue au second plan pour moi. Ou alors je suis dans le déni de ça, mais en tout cas j’ai essayé de ne pas en faire un problème supplémentaire.
Par contre, je peux témoigner d’expérience qu’il y a une différence lorsqu’un homme ou une femme se présente sur un plateau dans un poste de direction. J’ai l’impression que lorsqu’un homme arrive sur un plateau, il a d’office une autorité, qu’il peut éventuellement perdre, mais que lorsqu’on est une femme, on doit montrer qu’on est à la fois sérieux mais aussi sympathique et aussi directif. Je trouve que c’est très difficile quand on est une femme de trouver une position juste sur un plateau parce qu’on a plus tendance, j’imagine, à dire qu’une femme exigeante fait des caprices tandis que l’exigence d’un homme sera le signe de son génie. C’est un peu schématique ce que je dis mais c’est ce que je ressens. Je suis quelqu’un de gentil, mais je sais qu’être trop gentil ça n’est pas bien et que quand on est cinéaste, on est un capitaine de bateau, c’est-à-dire qu’il faut une certaine autorité. Il faut pouvoir être autoritaire en étant sympa et c’est un équilibre qui n’est pas si facile à trouver. Je pense qu’on se méfie plus des femmes et qu’une femme a beaucoup plus de choses à prouver quand elle arrive sur un plateau, qu’elle recherche de collaborateurs, ou qu’elle rencontre des comédiens.
Ceci étant dit, on arrive à un moment où plein d’autres femmes cinéastes, en tout cas en France, nous ont ouvert la voie. La génération juste avant moi à la FEMIS ou ailleurs, c’était Zlotowski, Sciamma, Katell Quillévéré, ces filles-là. Et avant elles il y a Catherine Corsini, Emmanuelle Bercot, Claire Simon, Sophie Filière, etc. On a beaucoup d’exemples de cinéastes femmes qui sont des cinéastes importantes en France. Donc en ce qui me concerne, j’ai senti que le chemin était déjà ouvert.
Hervé Mayer : Dans votre parcours, vous avez commencé par des courts-métrages et un téléfilm avant de pouvoir réaliser ce long métrage. Vous n’avez pas l’impression que le fait d’être une femme ou le type de thématiques que vous abordez dans vos films ont pu rendre plus difficile l’accès à des financements par exemple ?
Alice Douard : Je ne saurais pas répondre. J’ai l’impression que j’ai mis du temps à trouver le sujet de mon premier film. Donc je me suis sans doute mis toute seule des bâtons dans les roues. Il y a aussi beaucoup de femmes de ma génération qui ont sorti des premiers films très vite. Par exemple, Léa Mysius a tourné son premier long très tôt après sa sortie de la FEMIS [diplômée en 2014, elle sort Ava en 2017]. Léonor Serraille, qui a également tourné très vite, a eu une Caméra d’or à Cannes pour son premier long [diplômée en 2013, elle réalise Jeune Femme en 2017]. Autour de moi, les filles y allaient. Pour ma part, je pense que je n’étais pas prête, que je n’avais pas le bon scénario. C’est ce que je me dis, en tout cas.
Hervé Mayer : J’ai entendu que la région Occitanie avait refusé de soutenir Des preuves d’amour par exemple. Est-ce que vous savez pourquoi ils ont fait ce choix ?
Alice Douard : Non. Ça a été très douloureux parce que Marie [Boitard], qui est une des productrices et la directrice de production et qui a travaillé pendant 10 ans ici, s’était déjà battue pour le court métrage [L’Attente en 2022] et ils nous avaient soutenus. De notre côté, nous avions joué le jeu en travaillant avec une équipe totalement régionale et en dépensant l’ensemble de notre enveloppe ici. Il se trouve que le film a eu un très bon parcours [César du meilleur court métrage 2024]. Pour Des preuves d’amour, on leur a dit qu’on revenait avec la même équipe, avec un projet dans la continuité du court et des pratiques de travail similaires. Et effectivement, ils nous ont dit non. On a demandé une dérogation, on est même allé à Toulouse avec Marie pour expliquer notre projet mais on n’a eu aucun accompagnement, alors que la continuité était manifeste avec le court métrage et nous semblait légitime non seulement sur le plan artistique mais aussi en termes financiers. Dire à une région, on veut tourner chez vous parce que toute notre équipe est là, ce n’est pas rien, en fait. C’est rare. Mais on ne l’a pas eu et ça a été extrêmement douloureux. On s’est alors tournées vers l’Aquitaine et on a créé un nouveau réseau. Mais on reste dans l’incompréhension de cette décision. Il y a plein de techniciens qui avaient travaillé sur le court-métrage qui n’ont pas pu travailler sur le long, puisqu’on a travaillé avec des techniciens d’Aquitaine.
Hervé Mayer : Vous avez donc commencé par la vidéo avant d’être attirée par la fiction. Pourquoi est-ce que ça vous a semblé être une forme particulièrement intéressante pour vous ?
Alice Douard : Au départ, je faisais des études d’histoire de l’art et je crois que j’avais envie d’être journaliste dans l’art et que la vidéo me servirait à cette fin. Je n’étais pas engagée dans quelque chose de l’ordre de la création. Mais quand j’ai commencé à être cinéphile et à écrire moi-même des scénarios dans cette école de cinéma, je me suis dit que je pourrais peut-être aussi être créatrice et pas seulement critique. J’ai commencé à faire, et il se trouve que j’y arrivais, que ça me plaisait, et de fil en aiguille j’ai fait un court métrage, puis un autre, etc. Ça arrive très tard dans ma vie, en fait, parce ma filmographie d’adolescence, c’est beaucoup de comédies, de films, entre guillemets, de garçons, parce que j’ai grandi avec deux frères. Donc, ce sont les Rocky, les Stallone, les Schwarzenegger, les Bruce Willis. C’est ça véritablement mon premier rapport au cinéma. Le cinéma, comme on dit, d’auteur, je l’ai découvert vraiment plus tard. Mais je suis très contente de bien connaître ces gros blockbusters américains, qui m’influencent à plein d’égards dans ma création. Terminator 2, par exemple, c’est une des grandes références pour Des preuves d’amour. C’est un film qui est très précis dans ses cadres, dans son découpage, et dans sa façon de filmer son héros, John Connor, qui est un jeune mec très beau. Sur le tournage, je demandais à mon chef opérateur Jacques Girault de filmer Ella Rumpf comme John Connor. Par exemple, quand elle marche dans le couloir, après avoir quitté sa mère dans les loges, en travelling arrière, c’est un plan de Schwarzenegger dans Terminator.
Hervé Mayer : Dans la fiction, il y a également la question des représentations. Vous écrivez vos scénarios, vous réalisez et même produisez vos films depuis 2020. Est-ce que vous envisagez l’écriture et la réalisation comme une opportunité pour inventer de nouveaux rôles et de nouvelles représentations pour les femmes ?
Alice Douard : Oui. Dans ce long métrage, et même dans tous mes courts, j’essaie toujours de travailler sur des personnages féminins qui m’ont manqué en tant que spectatrice. Je crois que c’est le cas dans Des preuves d’amour par exemple. Représenter des filles qui font ensemble un enfant et raconter cela du point de vue de celle qui ne le porte pas et des doutes que ça suscite, je n’ai pas l’impression de l’avoir déjà vu au cinéma. Qui plus est, le film est accessible à tous publics et je trouve important pour les suivants, pour nos enfants et pour toutes les femmes, de représenter des minorités en les banalisant, en disant qu’elles ressemblent à tout le monde. Et je trouve qu’on est plusieurs à faire ça. Il y a Love Me Tender [Anna Cazenave Cambet, 2025], l’adaptation de Debré [Constance Debré, Love Me Tender, Flammarion, 2020] qui va sortir. C’est un personnage de mère mal-aimante qui a des difficultés à conserver la garde de son fils parce qu’elle a décidé de se déclasser. Il y a le film La Petite dernière de Hafsia Herzi [2025] qui propose un personnage de lesbienne musulmane et un regard sur une certaine jeunesse. J’ai l’impression qu’il y a des nouveaux personnages féminins qui arrivent. Et pour l’instant, ces films-là fonctionnent. La Petite dernière a déjà fait 300 000 entrées, ce qui est inédit pour un film comme ça. Récemment, il y a la série Empathie [Florence Longpré, Crave, 2025] qui est excellente, avec un personnage féminin que je n’ai jamais vu, à la fois forte et fragile, qui pleure et qui est complètement dépressive et alcoolique et qui a pour autant une puissance géniale quand elle est au travail. Et ce sont des films ou des séries qui marchent, qui sont regardées. Donc j’ai l’impression qu’il y a une envie, ou en tout cas une attente des spectateurs, de voir des personnages féminins qui sortent de la caricature, des rôles qu’on leur a attribués jusque-là, qui soient des rôles de mères, d’amante, ou de battante avec tous leurs poncifs. Avec ces nouveaux rôles, on entre dans l’intime et, surtout, dans la complexité de personnages féminins intelligents, qui pensent, et qui ne pensent pas pour satisfaire une intrigue menée par un homme. Ça c’est présent dans tous les films que j’ai cités, et je crois que c’est complètement nouveau.
Hervé Mayer : Il y a la question des représentations, de la construction des personnages et il y a aussi la question de la tonalité. Vous avez cité en entretien qu’il était important pour vous d’avoir traité votre sujet avec humour et lumière dans Des preuves d’amour comme dans L’Attente par exemple. Est-ce que vous pouvez revenir là-dessus ?
Alice Douard : Je tenais beaucoup à la comédie dans ce film et sur ce sujet. J’ai l’impression d’avoir vu beaucoup de films, disons queer, très dramatiques, et l’on sait pourquoi ces films-là sont dramatiques, mais je me suis toujours dit qu’il était temps de faire un film joyeux où ceux qui iront le voir pourront se dire que c’est possible. IL y a de la joie, du romantisme, on rit, on se sent bien en sortant. Je voulais proposer quelque chose de très feel-good tout en gardant une dimension mélodramatique et une profondeur. Pour le coup, c’est très différent des films de Hafsia [Herzi] ou d’Anna Cazenave, mais pour moi c’était vraiment très important. Je le vois en présentant le film. Il y a beaucoup de personnes notamment lesbiennes qui viennent nous dire merci de leur donner une possibilité d’être heureuses, merci de remettre l’amour et la joie au centre du récit. Je crois que le temps de la joie est nécessaire pour tout le monde vu l’état du monde aujourd’hui, et en tout cas il l’est pour nous. Dans l’histoire des homosexuels jusqu’ici, ça a été très difficile et il est temps de dire qu’on peut aussi être heureux. Et puis, indépendamment du ton il y avait aussi la volonté de banaliser ces familles qu’on a marginalisées au moment des manifs pour tous mais qui sont des familles comme les autres, qui ne font ni mieux ni moins bien, et qui surtout existent.
Hervé Mayer : J’en reviens à la question de la production. Est-ce que le choix de créer la société Les Films de June en 2020 avec Marie Boitard s’est fait dans la perspective de préserver plus de contrôle sur votre création ? Est-ce que ce rôle de production vous donne un pouvoir supplémentaire sur le type de film que vous pouvez faire ?
Alice Douard : Pour moi, cette société est vraiment un outil de plus grande liberté. Ça me demande beaucoup plus de travail. Ça me met aussi dans un état de conscience des choses, donc il ne faut surtout pas se laisser déplacer et se brimer artistiquement parce qu’on a trop conscience des choses. Mais en réalité, pour avoir fait des courts-métrages, c’est-à-dire des films sans argent, et un premier long-métrage financé correctement mais qui reste modeste, le fait de savoir ce qu’on a et de pouvoir choisir comment l’utiliser, ça m’aide énormément à améliorer ma mise en scène, à aller à l’essentiel, et à mieux me rendre compte de ce qui est accessoire. Par exemple dans Des preuves d’amour, il y a beaucoup de scènes dans le métro et le tournage dans le métro coûte cher. Mais ça fait partie des choses sur lesquelles j’ai insistées parce que je considérais que le film devait être dynamique et en mouvement, comme un train en marche, et que ces plans étaient essentiels à cet effet. Et avec Marie on s’est débrouillées pour réduire les coûts ailleurs, en simplifiant la machinerie ou les scènes de figurations. Avoir la main sur l’argent, ça permet d’être en position d’arbitrage. J’ai vu beaucoup de gens autour de moi qui ont fait des premiers films et qui tous souffraient de ne pas comprendre où allait l’argent ou d’essuyer des refus répétés. Je ne voulais surtout pas faire un premier film dans ces conditions. Donc j’ai commencé par faire un court métrage exclusivement avec Marie et j’ai adoré le confort de cette position. Et je pense que le fait que j’ai pu occuper cette même place sur le long a bénéficié au film en termes de mise en scène. Parce que le cinéma, enfin la mise en scène, c’est de l’argent. Le cinéma c’est un art qui est cher. La production, c’est une charge de travail supplémentaire, mais c’est vraiment important d’un point de vue artistique.
Hervé Mayer : Pour l’instant c’est une boîte de production que vous avez utilisée pour produire uniquement vos réalisations ?
Alice Douard : Oui, mais à terme on aimerait produire d’autres gens. On a surtout monté la boîte pour ça. On se disait qu’on aimerait que certains films existent, qu’on aimerait les accompagner différemment. Il se trouve que comme on a fait le court puis le long, on n’a pas eu l’espace d’accompagner d’autres personnes pour l’instant, mais on aimerait le faire à l’avenir. Comme je travaille comme scripte pour d’autres personnes, j’aime que les films existent autrement que les miens. Marie, elle, est directrice de production et régisseuse. Donc on a toutes les deux l’habitude de travailler sur d’autres projets. J’espère continuer à travailler sur les films des autres, je trouve ça intéressant.
Hervé Mayer : Est-ce que vous avez le sentiment que les contraintes institutionnelles et économiques de l’industrie ont une influence sur votre création ou vous amènent à modifier le positionnement esthétique et politique de vos films ?
Alice Douard : Je me suis toujours dit sur ces films-là que la meilleure façon de faire avancer la cause, ce serait d’être très précis et très intime, mais de donner une accessibilité au film à un plus grand nombre. C’est-à-dire que j’aimerais que n’importe quelle personne qui voit ce film puisse se reconnaître dedans. Et je pense que c’est aussi pour ça que le film est musical, qu’il est drôle, que c’est un film d’amour, et que le genre s’efface parfois, notamment dans ce couple qui est montré dans son quotidien et dans lequel plein d’autres couples peuvent se reconnaître. Ma façon de militer, ça n’est pas de vulgariser l’homosexualité, mais en tout cas de la simplifier, de la décaricaturer. Et on ne pense pas à un public particulier quand on crée, parce qu’on n’est pas dans une logique de marché. Quand on écrit un film, on fait quelque chose qui nous ressemble, et qu’on pense être la bonne façon de faire. Je pense que certains cinéastes écrivent des films en se disant que ça ne plaira pas aux hétéros et que c’est tant pis pour eux. Pour ma part, je crois que j’avais cette volonté de fédérer dans le film pour une question de réparation, pour démentir tout ce qui a pu être dit sur ces couples homoparentaux. Et j’imagine que le sujet a rendu un peu difficile certains financements, peut-être certains accès à la presse à certains endroits. En France on a la chance d’avoir des financements publics et que les comités soient composés de cinéastes ou de producteurs qui lisent les scénarios, donc je pense que le sujet n’est pas une barrière. Il n’y a pas vraiment une logique de marché quand on présente le film au CNC par exemple, pas de logique de rentabilité, donc ce sont des soutiens qu’on a eus très vite. Par contre ça a été difficile au moment de chercher un distributeur, qui eux sont vraiment dans une logique de marché. On a eu beaucoup de refus et beaucoup de gens nous ont dit que ces films-là ne faisaient pas d’entrées, et ça a été très dur. Jusqu’à ce qu’un distributeur qui s’appelle Tandem arrive, qui a cru en le film et en l’importance de faire des films comme ça. C’est aussi Tandem qui distribue Love Me Tender et qui a embrassé un peu ces sujets. A partir de là les choses se sont débloquées grâce également à la chance du timing, puisqu’un court métrage a marché et a obtenu un César, et que le César a ouvert une porte vers France 2, chaîne publique et financeur important de Des preuves d’amour. Je pense qu’on n’aurait pas eu ce financement sans le César, qui a positionné le film à un endroit de cinéma, qui a permis qu’on sorte de la niche. Pour ce qui est du public, on ne sait pas puisque le film n’est pas sorti [le film est sorti le 19 novembre 2025, cinq jours après l’entretien] et qu’on peut ne pas faire d’entrée, parce que ça arrive à beaucoup de films. Mais en tout cas on a réussi à le faire, avec un budget de 2,5 millions d’euros, ce qui n’est pas énorme mais pas ridicule non plus pour un premier film.
Hervé Mayer : Il y a une dimension biographique dans Des preuves d’amour et dans L’Attente également. Est-ce que c’est le cas dans vos œuvres précédentes ? Quelle place donnez-vous à votre expérience et votre intimité dans la création ?
Alice Douard : J’ai l’impression que tous les films que j’ai écrits, même les courts, partent d’un sentiment que j’ai eu, ou d’un moment que j’ai vécu et autour duquel j’ai voulu travailler. Par exemple dans Plein Ouest, qui est un court-métrage de 15 minutes, il y a un quiproquo entre une petite fille de 10 ans et son père qui pense qu’elle a eu une relation amoureuse, voire un peu sexuelle, avec un garçon alors que ça n’est pas du tout ce qui s’est passé pour elle. Et c’est comme si son enfance s’envolait d’un coup sur une phrase, sur une maladresse. Cette situation est née d’un souvenir, que j’ai déformé puisque je ne l’ai pas vécu comme ça, mais qui est le souvenir de ce moment où j’ai compris que j’étais peut-être un objet de désir en plus d’être un enfant, juste une fille. Qu’est-ce que ça veut dire être une fille ? Ça veut dire ça. Et à partir de ça, je fais des recherches, des rencontres, et je réfléchis à la thématique pour pouvoir écrire un scénario qui n’est plus du tout mon histoire. En tout cas Des preuves d’amour c’est ça. C’est-à-dire que j’ai vécu le fait que ma femme a porté un enfant et que je l’ai adopté. J’ai vécu ce parcours d’adoption. Pour autant j’ai rencontré plein d’autres femmes dans cette situation et j’ai croisé nos témoignages. Ma mère n’est pas pianiste. Je n’ai pas eu ce rapport à ma mère. Il y a tout un tas d’éléments romanesques ensuite qui entrent dans la danse. Mais j’ai l’impression que pour avoir une vérité, c’est bien de partir de quelque chose qu’on a connu, et en tout cas qu’on aura envie de défendre et sur lequel on aura envie de travailler et de parler pendant les trois ou quatre ans – le temps de l’écrire, de le faire, de le post-produire, de l’accompagner. Des preuves d’amour est fini depuis six mois mais je ne parle plus que de lui tous les jours. J’ai l’impression que faire des films c’est aussi être un peu marathonien, c’est pouvoir tenir dans le temps, ne pas perdre son désir sur un sujet, et donc partir de quelque chose qu’on a envie de défendre. Je crois qu’il est important que ce ne soit pas anecdotique, ou alors on fait un cinéma purement divertissant et ça peut fonctionner aussi. Donc pour l’instant je pars beaucoup de mes expériences personnelles, c’est vrai, mais il y a un travail de recherche qui est très important après parce que je veux absolument m’en détacher.
Hervé Mayer : Est-ce que vous pensez que MeToo a eu un impact sur l’état actuel de l’industrie du cinéma et sur la place des femmes scénaristes, réalisatrices ou productrices ? Et dans votre cas, est-ce que cet impact a pu être modulé par la question de l’orientation sexuelle ?
Alice Douard : Je pense que les plateaux vont beaucoup changer et qu’on est encore au cœur du mouvement. Vraiment, en dix ans peut-être, c’est-à-dire un peu avant MeToo, pendant MeToo, et encore aujourd’hui, les mutations sont en cours dans les rapports hommes-femmes, dans la façon dont les hommes s’adressent aux femmes. On ne s’adresse plus du tout de la même manière les uns aux autres, et je pense aussi parce que les jeunes hommes sont beaucoup plus éduqués et se comportent tout à fait différemment. Il y a quand même une nouvelle masculinité qui arrive. Je trouve que c’est ça aussi qui est beaucoup remis en question. J’ai l’impression que les femmes ont proposé aussi aux hommes de se déplacer et que les hommes sont en train de se déplacer. Et ça c’est très nouveau, je trouve, dans l’histoire de l’humanité. Plein d’hommes assument leur part féminine, assument de ne pas être viriles. J’ai l’impression qu’il y a de nouveaux discours, de nouvelles masculinités en tout cas dans la jeunesse, et je trouve que les plateaux sont très différents. Il y a une bienveillance qui est là, une écoute, et une écoute également de la part des productions. Je crois que maintenant quand on est une production, il n’est plus question de faire un film sans prendre en compte les personnes dans son équipe. Aujourd’hui il y a une responsabilité de la production qui est énorme, qui s’accompagne d’une recherche sur les outils à mettre en place, par exemple les formations autour des VSS, le fait d’avoir des référents harcèlement sur les plateaux. J’ai l’impression que les formations manquent encore et que parfois des gens sont désignés référents harcèlement alors qu’ils n’y connaissent rien et n’ont pas la formation. On m’a plusieurs fois proposé d’être référente harcèlement sur les tournages quand j’étais scripte en arguant du fait que j’étais une femme, homosexuelle, et que j’avais une bonne oreille. Mais je n’avais pas été formée pour savoir comment réagir en cas de problème et je ne voulais pas prendre cette responsabilité. Je n’en étais pas capable en fait.
Ce qui change indépendamment des questions féministes, ce sont les questions des régulations d’horaire. Par exemple, quand nous avons débuté dans le cinéma, les assistants régies pouvaient être amenés à faire des amplitudes de 14h sans que ce soit un problème. Aujourd’hui, les équipes régies, ce sont plusieurs équipes qui se relaient sur des roulements de 8 heures. Il y a un respect maintenant du code du travail, des horaires et de la santé dans le cinéma qu’il n’y avait pas avant. Il y a plein de lignes qui bougent, au-delà de la question des violences.
Je ne saurais pas dire ce que change le fait d’être une femme lesbienne. Sur ce point, je trouve aussi que l’époque avance. Personnellement, je ne suis plus mal à l’aise aujourd’hui de dire que j’ai une fille avec une femme. Il y a 10 ans je ne disais pas que j’étais en couple avec une femme. Et ça on peut s’en réjouir. Entre le moment où j’ai commencé et maintenant, je trouve qu’il y a eu un changement extrêmement important dans plein de domaines, et qu’il faut maintenir ce mouvement, qu’il y a encore plein de choses à améliorer, mais qu’il existe quand même, je pense. Je ne sais pas quels autres témoignages vous avez eu là-dessus.
Hervé Mayer : En général, les personnes interrogées répondent souvent que le mouvement MeToo a attiré l’attention sur des situations inégalitaires, transformé certaines pratiques de travail et ouvert des possibilités professionnelles pour les femmes. Ces personnes insistent aussi sur la persistance de difficultés. On voit aussi que la perception de l’impact de MeToo dépend d’un certain nombre de facteurs comme la position dans l’industrie ou les parcours personnels.
Alice Douard : Et puis surtout, il y a plusieurs familles de cinéma. C’est-à-dire que nous, dans le cinéma d’auteur, dans ces économies-là, il y a un esprit de l’artisanat, de la débrouille. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de problème, mais il n’y a pas la hiérarchie très pyramidale des énormes productions. Qu’est-ce qui a changé sur les énormes films à 20 millions d’euros ? Je ne sais pas.
Hervé Mayer : Vous mentionniez les changements sur les plateaux précédemment. Est-ce qu’il y a eu une évolution de la manière dont vous choisissez vos collaborateurices et organisez vos plateaux depuis que vous avez commencé ?
Alice Douard : Je ne crois pas. Je n’ai pas l’impression d’avoir changé des choses dans ma façon de travailler et de m’adresser aux gens. Mais on prend peut-être plus de précautions. Par exemple, dans Des preuves d’amour, il y a une scène d’amour. On a proposé à Ella [Rumpf] et à Monia [Chokri] si elles voulaient une coordonnatrice d’intimité pour cette séquence. Toutes les deux ont décliné parce que, m’ont-elles dit, elles s’entendaient bien entre elles et avec moi, qu’elles savaient ce j’allais faire, et que c’était un cadre de travail dans lequel elles se sentaient en sécurité. Donc, il n’y a pas eu de coordinatrice d’intimité. Mais nous leur avons fait signer une décharge spécifiant qu’elles avaient renoncé à la présence d’une coordinatrice d’intimité. C’est-à-dire qu’il y a aussi la défiance inverse de se dire que si, à un moment donné, elles ne sont plus d’accord avec le fait de ne pas avoir eu le soutien d’une coordinatrice, nous sommes exposées en tant que production. Donc on rentre dans quelque chose un peu à l’américaine, où on se protège en faisant signer des documents. Mais je pense qu’il faut le faire.
Hervé Mayer : Tout à l’heure, vous disiez qu’il y avait une différence de perception des hommes et des femmes en position décisionnaire sur les plateaux. Est-ce que cela peut avoir une influence sur la manière dont vous allez constituer vos plateaux, en vous entourant par exemple de personnes dont vous savez qu’elles n’auront pas ce regard ?
Alice Douard : La construction de l’équipe est en effet très importante pour moi et j’essaie de maintenir une certaine fidélité. Plein de chefs de poste m’accompagnent depuis le premier court métrage de l’école. Je m’entoure des gens qui sont à la fois très travailleurs, et en même temps très drôles et sympathiques. Je mets un point d’honneur à ce que mon plateau soit un endroit agréable, mais aussi très sérieux, où l’on puisse travailler sans s’ennuyer.
Souvent, j’ai eu des très bons rapports avec des hommes doux de ma génération, j’ai eu de très bons rapports avec des femmes également, donc ça dépend beaucoup des personnes. Le sexe ou le genre n’est pas du tout une question dans mes choix de collaborateurs. Il y a beaucoup de femmes qui sont très dures, aussi, dans l’industrie. Je pense qu’il faut aller vers des personnes intelligentes et qui savent travailler. Mais j’essaye quand même de respecter une parité. Je ne veux pas avoir des plateaux que masculins. Je trouve qu’à l’inverse, dire qu’on fait des plateaux que de filles, ça n’a pas de sens, parce que c’est extrêmement théorique. Et les plateaux constitués uniquement de filles, je ne pense pas que ce soit bien. Je suis pour l’équilibre, la parité.
Hervé Mayer : Quel est votre rapport au féminisme et est-ce qu’il y a eu une évolution de ce rapport dans votre carrière ? En entretien pour la Semaine de la Critique à Cannes cette année, vous disiez que vous aviez envie désormais de convaincre par le temps et l’écoute plutôt que par la lutte et la violence. Est-ce que ces propos illustrent votre cheminement sur ces questions ?
Alice Douard : J’ai l’impression qu’être une femme, c’est déjà nécessairement être féministe. Je suis très admirative des femmes qui prennent la parole, des femmes qui font avancer les mouvements, de toutes celles qui se sont mises en danger, notamment autour de la question de l’avortement dans les années 1970. Je suis très admirative de toutes les féministes, de toutes les luttes. J’ai l’impression que toutes celles qui font avancer les causes sont des personnes assez radicales, y compris dans les luttes, par exemple, queer. Ceux qui ont été les plus radicaux sont ceux qui ont fait qu’aujourd’hui, je peux me marier et vivre de manière hétéronormée avec un enfant. Donc, en fait, je suis très admirative de tous les précurseurs et de tous les gens radicaux. Pour autant, personnellement, je suis toujours modérée et assez douce, parce que c’est ma façon d’appréhender les difficultés. Par exemple, dans ma vie intime, mes parents étaient assez homophobes pendant longtemps. Ça a été une grande difficulté. Et je ne suis pas entrée ni en rébellion ni en scission avec eux. J’ai essayé d’accompagner leurs difficultés. Et justement, dans le temps, les choses ont changé. Ça a pris très longtemps, mais aujourd’hui, mes parents adorent ma femme et ma fille.
Ma façon de faire, c’est d’être pédagogue. Je ne sais pas si c’est payant tout le temps. Heureusement qu’il y a des gens qui tapent un peu dans les murs pour que les choses avancent plus vite. Peut-être que c’est un manque de courage, de ne pas affronter. J’essaie toujours de fuir la violence. Mais en réalité, la violence est là, puisqu’elle est insidieuse. Je pense aussi qu’entre le fait d’être homosexuelle et une femme, il y avait beaucoup de choses à mener de front. Mais par exemple, une façon de militer pour moi, c’était de tenir la main à Marie quand on marchait dans la rue il y a 20 ans. C’était déjà un acte politique.
Hervé Mayer : Dans Des preuves d’amour et L’Attente, vous représentez les discriminations dans les interactions sociales sur le mode de la maladresse plutôt que de la méchanceté. A propos de Des preuves d’amour, vous avez également dit vouloir réaliser un film populaire et fédérateur, qui pourrait amener une personne qui s’est opposée à la loi Taubira en 2012 à changer de regard. Est-ce que la manière de représenter les discriminations que vous avez choisie s’inscrivait dans cette stratégie fédératrice ?
Alice Douard : Ça n’est pas tant une stratégie pour toucher un spectateur qu’une façon d’aborder les personnages. J’ai toujours envie de malmener un peu les personnages mais j’ai aussi toujours envie de les sauver. Je me dis que le monde est trop binaire. La manif pour tous, le mariage pour tous, c’était trop binaire et je ne veux pas être là-dedans. Je pense que les gens sont maladroits. Il y a les cons mais il y a aussi les autres. C’est une façon de tendre la main. Le film représente quand même la violence quotidienne de toutes ces maladresses et leur poids sur les personnes visées, mais il sauve aussi ceux qui sont en face pour leur laisser un espace de changement. Intrinsèquement je suis comme ça, à toujours vouloir donner une chance de faire mieux. Je ne veux surtout pas que ce film réactive les affrontements de 2012, ni qu’il redonne la parole à ceux qui sont contre. On n’en est plus là. J’espère que c’est une façon d’avoir un coup d’avance, d’affirmer que ce n’est plus la peine de s’opposer, que ça existe en fait, et qu’on avance sans vous, sans votre violence.
Hervé Mayer : Dans Des Preuves d’amour, vous laissez cette place aux individus pour s’améliorer, mais vous traitez de manière frontale la question des discriminations systémiques en faisant du parcours d’adoption de votre personnage principal le cœur de la structure du film. Est-ce qu’il était important pour vous de ne pas transiger sur cette dimension du sujet ?
Alice Douard : Je pense que la question de l’adoption a en effet été le fil rouge du scénario. Je l’ai imaginé comme étant l’architecture du récit, parce que je voulais confronter mon couple à différents regards et que cette recherche de témoignage me le permettait. Je trouvais aussi que c’était important de le raconter parce les gens ne connaissent pas cette question de l’adoption. Beaucoup pensent que la loi Taubira a tout réglé et d’autres pensent tout un ensemble de choses aberrantes telles que de considérer le désir d’enfant chez les couples homoparentaux comme un caprice, d’imaginer que ces couples vont acheter leurs enfants ou qu’ils ne s’en occuperont pas une fois qu’ils en ont. En l’occurrence, Des Preuves d’amour remet au centre des questions incompressibles qui sont les mêmes pour tous les couples, telles que la grossesse et le fait de se projeter dans la parentalité, et représente en plus le vide juridique spécifiques aux couples homoparentaux, qui est une vraie prise de risque pour le couple, parce qu’il n’y a qu’un parent légal pendant très longtemps. Mon parcours d’adoption de ma fille a mis 14 mois à aboutir. Ça s’est bien passé pour nous, mais certaines femmes que j’ai rencontrées m’ont raconté s’être séparées pendant l’adoption et avoir vécu un cauchemar dans lequel leur ancienne partenaire ne voulait plus que la procédure d’adoption existe. Il y a des femmes qui n’ont pas adopté leurs enfants, qui les ont élevés pendant des années, et qui ne les revoient plus jamais après une séparation. Il y a de vraies situations dramatiques. Réclamer des droits sur l’enfant qu’on n’a pas porté, c’est pour éviter qu’il y ait ce genre de ruptures. Et puis il y a aussi la question de l’héritage, et d’autres obstacles administratifs qui ont un impact quotidien. Par exemple, quand j’emmenais ma fille chez le médecin dans sa première année, elle n’était pas sur ma carte vitale. Il fallait que je prenne la carte de ma femme. Un jour, on a dû prendre l’avion mais ni ma femme ni moi n’avions de livret de famille avec ma fille dessus. Ma fille ne pouvait pas être sur le mien et ma femme avait déjà un livret de famille avec moi et ne pouvait pas en avoir un second. A un moment donné, on en est venu à demander à l’administration si notre enfant existait parce que nous n’avions aucun document qui en attestait. On nous répondait qu’elle serait dans notre livret de famille plus tard. C’était tout un ensemble d’aberrations qui produisaient de vraies difficultés au quotidien. Et émotionnellement ça n’est pas rien non plus d’élever un enfant en se disant que, légalement, je ne suis rien du tout. Aujourd’hui, les lois ont changé, mais ça reste des équilibres fragiles. Il y a encore beaucoup de femmes qui passent par ce parcours d’adoption parce qu’elles n’ont pas pensé à faire leur reconnaissance anticipée auprès d’un notaire avant le début de la grossesse. Le film soulève ces questions.
Tout ça pour dire que je trouvais ça à la fois romanesque de se servir de ce parcours d’adoption comme fil conducteur du récit et que je trouvais intéressant également de faire quelque chose de l’ordre de la pédagogie là-dessus, en montrant ce qui s’est passé pour la plupart des gens après la loi Taubira. Et en effet ceux qui découvrent le film nous disent avoir appris quelque chose dont ils n’avaient pas idée auparavant. Donc il y a une volonté de faire un film historique pour montrer une époque qui n’a pas été montrée. Et il est temps de la montrer aussi parce qu’il y a plein d’enfants qui sont nés dans ces années-là. J’ai eu des enfants entre 12 et 16 ans qui sont venus me voir en fin de projection en me disant qu’ils avaient deux mamans et que le film les avait beaucoup éclairés sur elles. Et je trouve que c’est beau que ça serve à ces enfants-là.
Hervé Mayer : Est-ce que vous diriez que la question de l’homosexualité traverse l’ensemble de votre filmographie ?
Alice Douard : Pas tant que ça. J’ai l’impression que les personnages féminins à différents âges traversent mes films. Il se trouve que je viens de faire deux films [Des Preuves d’amour et L’Attente] sur ce sujet-là donc, en ce moment, ça fait vraiment partie de ma vie aussi pour des questions politiques. Mais cette question était absente dans mes films précédents et je ne sais pas si tous mes personnages seront lesbiens dans les films à venir. En ce moment, par exemple, je suis en train d’écrire un nouveau projet et ce n’est pas un film queer.
Hervé Mayer : Beaucoup de vos personnages sont des femmes blanches issues de milieux socialement privilégiés. Dans Des Preuves d’amour par exemple, il y a un mouvement vers une forme d’universalité mais qui est effectué depuis un point de vue socialement situé. Est-ce que la tension possible entre particularisme et universalisme est une question dans la manière dont vous abordez vos sujets ?
Alice Douard : Oui, c’est toujours une question. J’essaie de faire des films qui soient, disons, de classe moyenne, c’est-à-dire qu’on ne se dise pas en les voyant qu’il y a des enjeux de cinéma et de récit parce que les personnages sont défavorisés ou qu’ils sont très riches et complètement hors-sol. Ça ne veut pas dire que mes personnages sont des gens moyens, mais les récits que j’ai abordés seraient sans doute parasités par la question de niveau social. J’entends par là que le fait de faire famille entre deux femmes est largement déterminé par la question de l’argent. J’ai entendu des récits complètement fantasques de femmes très riches qui ont pu aller aux Etats-Unis pour avoir un enfant et d’autres récits de femmes qui n’avaient pas l’argent pour faire une PMA au Danemark et ont dû demander à un copain. Pour certaines, c’était leur projet de toute façon mais d’autres se retrouvent maintenant à trois alors qu’elles ne le souhaitaient pas parce que, financièrement, elles n’avaient pas d’autre option. Donc la question de l’argent est un sujet en soi. Elle est évoquée dans Des Preuves d’amour, mais je n’ai pas fait de mes personnages des filles de milieu social un peu plus bas parce que le récit n’aurait pas été le même.
C’est difficile parce que j’ai l’impression que dès qu’on change de milieu, le scénario devient la question du milieu et il est moins possible d’aborder d’autres thématiques.
Hervé Mayer : Dans Des Preuves d’amour et dans L’Attente, vous avez dit avoir travaillé la lumière pour créer un effet de photographie instantanée, qui renvoie à un souvenir. Quelle est l’importance de ce regard rétrospectif pour vous ? Est-ce que c’est une manière de thématiser la question de la reconstitution ?
Alice Douard : Je fais un cinéma qui est naturaliste. Ce n’est pas du documentaire ni du réalisme. Je ne prends pas ce qui est là pour le filmer. Je reconstruis quelque chose avec une humeur et qui est très travaillé dans le rapport costume, décors, acteurs, lumière. Je travaille avec mes chefs de poste tous ensemble pour qu’on trouve une cohérence et, qu’au bout d’un moment, tout ce travail s’efface et que ça apparaisse simple. Mais cette simplicité est très travaillée.
Pour ces deux films-là, c’est vrai qu’il y a un côté souvenir. La naissance d’un enfant ou cette époque de 2014, ce sont des souvenirs. Mais ce sont des souvenirs que j’espère dynamiques et contemporains. C’est là qu’on a cherché à recréer quelque chose avec les équipes. C’est-à-dire que ça apparaisse comme un instantané, pris au flash, comme quand on retrouve une vieille photo et qu’il y a des petites aberrations. Mais en même temps, il y a quelque chose de très contemporain. Par exemple, les lumières directionnelles que l’on utilise, c’est quelque chose qui revient aujourd’hui beaucoup dans la photo de mode. Et surtout, il ne faut pas que le souvenir rende la chose figée et poussiéreuse. Au contraire, le film doit être très dynamique. Et donc, cette image souvenir un peu ancienne est cassée par des choix de mouvements de caméra un peu rapides, des choix de décors un peu graphiques, des choses qui rendent le film très vivant et contemporain. Donc c’est toujours un équilibre entre quelque chose où on se sent bien, parce que le souvenir, pour le spectateur, c’est bien, ça rappelle quelque chose de familier, et quelque chose qui dynamise. C’était le cas aussi, par exemple, dans les choix de musique. Ce sont des musiques avec des tonalités toujours un peu mineures, mélancoliques, mais en même temps très vivaces, très rythmiques. Même Beethoven, c’est très rythmique et donc vivant, très au présent.
Hervé Mayer : Est-ce qu’il y a une dimension métafilmique dans le fait de construire le personnage de Céline comme une DJ, qui n’apparaît véritablement en contrôle de sa vie que lorsqu’elle est en position de création ?
Alice Douard : Ce qui m’intéressait dans le fait de filmer Ella en DJ, c’était la précision des gestes, la concentration et le fait de se produire devant une foule comme le fait sa mère. Donc, c’était la filiation avec la mère. Et c’était aussi le côté intime public. Et ça, c’est peut-être effectivement quelque chose qui renvoie aussi au cinéaste, peut-être inconsciemment, le fait d’être à la fois très seule et très exposée. C’est ce que vit la mère pianiste, c’est ce que vit Céline DJ, et c’est ce qu’elle vit aussi dans leur couple puisque faire un enfant, qui est a priori très intime, devient en l’occurrence très exposé au jugement des autres. Quand elle mixe, il y a un plan d’une foule énorme et un contre-champ sur elle toute seule. C’est toujours la question des pleins, des vides, des changements d’échelle, de l’intime, du public. C’étaient des motifs qu’ont traversé le film et guidé le travail avec les collaborateurs.
Hervé Mayer : Pour finir, j’aimerais revenir sur la référence à Terminator 2 dans Des Preuves d’amour, que vous avez mentionnée en début d’entretien. Qu’est-ce que vous avez trouvé dans le film de Cameron qui pouvait servir votre vision ?
Alice Douard : Dans Terminator, il est question d’un lien magnifique qui se crée entre un robot et un humain. Ils n’ont pas le lien du sang et, à la fin, ils pleurent de se séparer. Il y a cette force de la rencontre. Et j’ai l’impression que c’est ce que va vivre le personnage, la rencontre avec cet enfant, malgré l’absence de biologie, et donc tous les doutes qui vont avec. Et puis Terminator c’est aussi un pur goût de cinéma. J’ai l’impression que c’est un film extrêmement réussi, justement, dans le rapport costume-décor-image. Je suis toujours épatée par les choix de mise en scène. Donc, c’était une référence pour l’équipe. Je voyais ce costume parfait dans ce décor parfait dans ce plan parfait et je me disais qu’il allait falloir qu’on travaille comme ça, pour que tout ça s’efface et que ce ne soit pas visible. Jacques [Girault, chef opérateur] me demandait à chaque fois si c’était assez John Connor pour moi [rires]. Parce que dans Terminator 2, John Connor a une grâce, une jeunesse, il a une mèche comme ça. Il est vraiment pile à un moment où il n’est plus enfant, mais il n’est pas tout à fait adulte non plus. Et je me suis dit, il faut filmer Ella comme ça parce qu’elle est aussi dans ce moment de bascule, de fille sans responsabilité à maman, comme un coming of age à l’étape de la maternité. Il y avait plein d’autres références, ce n’était pas la seule. Mais en tout cas, si vous regardez les photos, la connexion entre John Connor et Ella Rumpf, ça existe. [Nous regardons des photos de John Connor sur un smartphone, notamment les plans où le personnage est à vélo dans un canal d’évacuation en béton avec son sac à dos]. C’est une certaine texture d’image. Ce sont aussi des optiques anamorphiques, des choix esthétiques qu’on a fait aussi dans Des Preuves d’amour. Il y a un truc juvénile. Par exemple, ce sac à dos avec ce béton-là, comme ça. Ça nous a beaucoup servi dans nos recherches de décors, chercher du béton, des aplats.
Hervé Mayer : Dernière question, est-ce que vous avez des modèles féminins ? Si oui, est-ce que c’est important pour vous ?
Alice Douard : Oui. Il y en a plein. Mes premiers modèles, c’est celles qui sortaient tout juste de la Fémis quand j’y suis entrée et que j’ai citées tout à l’heure. C’était Céline Sciamma. Je suis aussi très fan du cinéma de Mia Hansen-Løve. Toutes celles qui sont juste un peu avant moi. On n’a pas un écart d’âge si énorme, mais elles faisaient des films avant même que je rentre à l’école, ou quand je suis rentrée. Et puis après, il y a des plus anciennes. Claire Simon a été une rencontre extrêmement importante dans ma vie. Elle m’a vraiment aidée. Sophie Fillières, aussi, qui est décédée récemment, mais qui a fait partie des très belles rencontres que j’ai eues à la Fémis. Donc, il y en a plein. En tout cas, dans le cinéma, il y en a plein. J’accompagne mon film dans des festivals et je croise beaucoup Pauline Loquès qui a fait Nino [2025], Anna [Cazenave Cambet] qui a fait Love Me Tender. J’ai croisé Amélie Bonnin avec Partir un jour [2025]. J’ai l’impression qu’il y a un endroit vraiment sympa de camaraderie. Ce sont des filles qui sont chouettes, on a plaisir à se croiser, à se retrouver. On connaît nos films, on les aime bien. C’est extrêmement agréable de pouvoir se dire que je traverse avec elles. C’est ça, un peu, la sororité. C’est de dire qu’on fait la même chose à la même époque et qu’on peut être ensemble plutôt que d’être les unes contre les autres. Et je sens beaucoup de camaraderie avec plein de cinéastes hommes aussi, comme Hubert Charuel qui a fait Météors, qui est aussi sorti au début de cette année. Enfin, comme c’est dur de faire du cinéma, j’ai l’impression qu’il y a une camaraderie, en tout cas dans notre cinéma, dans nos économies, où on s’envoie nos scénarios, on s’entraide, on s’appelle pour débriefer sur tel ou tel festival, échanger des informations. J’ai l’impression qu’on s’accompagne beaucoup les uns les autres et c’est extrêmement agréable.
Hervé Mayer : Merci !